Un financement par répartition de l’enseignement supérieur

L’enseignement supérieur est un investissement, à la fois pour l’Etat, qui met en place un système d’enseignement supérieur parce que la qualification de ses travailleurs est un facteur clef de succès économique, et pour l’individu parce qu’il étudie pour obtenir une meilleure rémunération et/ou une plus grande reconnaissance sociale.

Comme tout investissement, il implique une prise de décision initiale. L’intérêt d’un pays est vraisemblablement de choisir de faire cet investissement, parce qu’il semble certain que la rentabilité d’un tel investissement, si on agrège les cas particuliers de millions d’étudiants, est assurée. Mais cette rentabilité peut être limitée par un certain nombre de phénomènes, de comportements particuliers qui deviennent comportements de masse. En bonne gestion, il convient donc de mettre fin à ces comportements ou d’en diminuer l’impact. Deux de ces comportements me paraissent actuellement dignes d’intérêt de ce point de vue.

Le premier, à une extrémité de l’échelle, consiste dans les études non rentables. Elles vont des études qui ne mènent pas l’étudiant à un travail qualifié au comportement de l’étudiant qui redouble régulièrement ses années d’études supérieures, en passant par celui qui se réoriente régulièrement, avant d’abandonner des études dans lesquelles il n’a rien appris. Le coût direct et indirect (l’étudiant est entretenu par ses parents, il ne travaille pas, …) de ces études est sans commune mesure avec le gain presque nul réalisé par l’étudiant. Il n’est donc dans l’intérêt de l’Etat ni de les financer, ni de les favoriser.

Le second se situe à l’autre extrémité de l’échelle. Il s’agit du départ à l’étranger de nombreux étudiants, souvent très qualifiés. Ce phénomène inclut le « brain drain » mais ne s’y résume pas. Ainsi, nombre d’étudiants s’expatrient comme salariés à Londres, New York ou ailleurs. Pis, nos institutions d’enseignement supérieur s’enorgueillissent de leurs performances de placement à l’étranger sans que personne ne trouve rien à y redire. Dans la mesure où la réciproque est nettement plus rare, les études de ces cadres, largement subventionnées par l’Etat (souvent plus que l’étudiant moyen, en particulier dans les écoles dont les étudiants sont salariés), sont un gouffre financier pour notre pays, surtout dans le cas où ils ne reviennent pas. Bien entendu, l’ensemble agrégé reste rentable, mais non sans que nombre de moutons noirs ne profitent largement du système.

Il convient donc de chercher à limiter l’impact financier de ce double phénomène afin non seulement de rendre plus rentable l’investissement important que fait la France dans son enseignement supérieur, mais aussi de l’inciter, au vu de cette rentabilité accrue – quoique difficilement mesurable, en particulier sur le long terme, il faut le reconnaître – à investir plus massivement dans l’enseignement supérieur.

 

Une proposition consisterait dans un premier temps à faire de chaque année d’études supérieures accomplie par un étudiant, quelle que soit l’institution dans laquelle il effectue ses études (université, Grande Ecole, classe préparatoire, BTS, etc…), le résultat d’un contrat avec l’Etat. Plus exactement, chaque année, au moment de son inscription ou de sa réinscription, chaque étudiant se verrait contraint de signer un contrat avec l’administration de l’enseignement supérieur et de la recherche (notons dès à présent que cette disposition ne s’appliquerait pas aux doctorants, dont on peut considérer qu’il participent dès à présent au progrès de la recherche). Toutefois, afin d’éviter toute contrainte, deux options seraient proposées à l’étudiant, qu’il pourrait choisir librement.

La première possibilité serait simple. Elle consisterait à proposer à l’étudiant de financer directement sa scolarité, pour une proportion importante de son coût réel – par exemple 70% – , pour solde de tout compte avec l’Etat. On considère ici que l’Etat doit pour sa part faire payer à la collectivité une proportion du coût des études de cet étudiant pour 3 raisons : il reste très possible qu’il travaille en France et apporte donc sa part à la croissance future du pays, il contribue en faisant des études en France à l’enrichissement intellectuel du pays et à la diffusion de la langue française, et il prend, en payant ses études d’avance sans en connaître les retombées, un risque plus important que celui qui choisit la seconde option, et qu’il faut donc récompenser.

La seconde possibilité est plus complexe. Elle consisterait à proposer à l’étudiant de payer pour chaque année d’études une flat tax correspondant à un certain pourcentage de son revenu tout au long de sa vie, et ce quelle que soit son lieu de résidence. En effet, cette taxe relève ainsi du droit des contrats, et non du droit fiscal, et peut donc être internationale. L’idée est simple : il faut faire payer les étudiants pour les retombées qu’ils obtiennent de leurs études, quelque soit le pays où ils les obtiennent. Il est donc légitime de prélever une petite partie de leurs revenus, quel que soit leur pays de résidence, dans la mesure où la France a payé leurs études. D’autre part, il s’agit également de faire réfléchir à deux fois les étudiants avant de s’engager dans des études coûteuses pour l’Etat, de les responsabiliser quant à leurs études sans pour autant les faire payer avec un argent qu’ils n’ont pas : ni ultra libéralisme, ni assistanat généralisé. Enfin, cette idée est simple parce que le taux de la taxe peut être le même pour tous tout en préservant une réelle équité, étant entendu d’une part que celui dont les études ont été plus coûteuses sera de doute façon plus susceptible d’avoir un salaire élevé, et donc paiera à la mesure de ce qu’il a reçu, et d’autre part que celui qui retire un bénéfice moindre des mêmes études doit légitimement être appelé à payer pour ses études, mais à payer moins que celui qui en a retiré le meilleur profit.

Il va sans dire que cette mesure doit s’accompagner d’une baisse substantielle de l’impôt sur le revenu pour les générations postérieures à cette possible réforme, afin que cette taxe ne soit pas un impôt supplémentaire, mais bien le remplacement d’une ressource générale – l’impôt – par une ressource spécifique, plus adaptée et plus juste.

La principale question qui se pose alors est celle du taux de la taxe par année d’études. D’une part, il faut souligner que l’assiette doit être non pas le revenu imposable par part, mais le revenu imposable de la personne concernée, parce qu’il ne serait pas logique qu’avoir des enfants ou se marier permette de diminuer le poids financier de ses études passées pour le contribuable. S’agissant du taux, dont on a vu qu’il devait être unique, il doit être, en bonne vieille théorie financière, tel qu’en moyenne, la somme des discounted cash flows sur toute la durée de cotisation – supposons que la taxe prenne fin à la retraite – soit égale au coût actuel de la scolarité. Evidement, je ne dispose pas des données nécessaires pour faire un tel calcul.

Cette mesure aurait en outre l’avantage de pouvoir être proposée aux étudiants étrangers, et ainsi de permettre d’accueillir de nombreux étudiants étrangers avec une certaine assurance quant aux retombées futures de ces échanges. On pourrait par ailleurs imaginer que les étudiants étrangers hors-UE, s’ils choisissent la 1e possibilité, se voient proposer un prix non pas de 70%, mais plutôt de 90% de la valeur de leurs études, étant donné les plus faibles retombées attendues. On pourrait même imaginer une clause leur permettant de retrouver les conditions des nationaux à condition de s’engager à travailler quelques années en France, à la manière de l’X ou de l’ENS, dont les étudiants s’engagent à travailler pour l’Etat.

Enfin, on constatera qu’elle offre également la possibilité de se combiner avec d’autres modes de financement – chaires privées, etc… – et qu’elle ne serait pas contradictoire avec des mesures visant à l’autonomie financière des universités ou à une décentralisation de leur financement, dans la mesure où le même contrat peut être signé avec l’université directement, ou une autorité régionale.

4 réponses vers «Un financement par répartition de l’enseignement supérieur»

  1. Métilde dit :

    Je trouve ton idée très séduisante sur le fond. Quelques remarques peut-etre :

    - comment gérer le “working capital” d’un tel système ? Entre le moment où les études sont réalisées et celui où elles sont payées, l’Etat (ou l’université, le cas échánt, si les banques lui font confiance) devra avancer l’argent, donc augmenter encore une dette publique déjà très critiquée. Elle ne sera remboursée qu’à plusieurs conditions : la pérennité du système, le maintien d’un rapport raisonnable entre le taux d’intéret pratiqué et l’inflation, et la garantie que les gouvernements futurs se serviront bien de cet argent pour rembourser la dette et pas pour financer de nouvelles dépenses, engendrées par les gros titres des journaux de 2030, et qui apparaitront alors prioritaires…

    - toujours dans les décalages, comment financer un nouveau programme ? En augmentant la taxe de ceux qui travaillent ? Ce serait une modification des termes d’un contrat en cours, c’est interdit. D’ailleurs, la prohibition des engagements perpétuels impose de fixer une période précise de remboursement. En meme temps, le seul recours alors serait d’augmenter le taux d’intéret pour ceux qui s’engagent dans leurs études à ce moment-là, ce qui risque de déraper rapidement.

    - tu sembles dire qu’un étudiant étranger qui travaille en France ensuite créerait de la valeur pour le pays. Mais s’il y travaille pour les actionnaires étrangers d’une multinationale, est-ce vraiment le cas ? Que dire à l’inverse de celui qui travaille à l’étranger pour une entreprise francaise ? Ou s’agit-il de consommer dans le pays ?

    Dans l’attente de ta réponse,
    Bien à toi

  2. thibaudcontamine dit :

    Merci pour le compliment !
    Pour répondre à tes remarques :
    - Pour éviter tout détournement politique des fruits de la taxe, ils devront être gérés par une caisse autonome. Mais celle-ci n’aura pas à s’endetter, puisque les salariés actuels, qui n’ont pas signé de contrat, continueront à financer l’enseignement supérieur comme ils l’ont toujours fait. Il s’agit bien d’un système par répartition. Le plus logique serait que l’Etat calcule ce que les contribuabes actuels paieraient s’ils avaient signé le même contrat, et reverse le montant à la caisse. Ainsi, pas de dette, sauf pour financer une hausse du financement, ce qui restera marginal.
    - Qu’appelles-tu un “nouveau programme” ?
    - Tu l’auras remarqué, il s’agit là d’une option annexe à l’idée principale. Vu la dispersion géographique de l’actionnariat des entreprises, il me semble que consommer en France serait un critère plus valable qu’un autre, mais ce n’est pas certain.

  3. Métilde dit :

    Je pensais à un nouveau programme d’investissement, l’ouverture de filières supplémentaires… D’ailleurs, ne risque-t-on pas d’avoir le meme problème de rapport entre les cotisants et les bénéficiaires que pour le financement par répartition des retraites, si l’objectif de Mme Pécresse de mener 80% d’une classe d’age à la licence est atteinte ?

    Je suis assez d’accord sur le critère de consommer en France. Tu te souviens de ce sondage qui disait qu’un Francais sur 7 bossait pour une boite étrangère ? Plus j’y pense, plus cette facon de voir les choses me parait absurde. Déjà que ca me déprime de travailler pour les actionnaires, si en plus il faut commencer à chercher la nationalité de tous ces gens, le plus souvent inscrits au porteur, on arrive à une vision de l’économie bien désincarnée…

  4. thibaudcontamine dit :

    Dans le cas des retraites, la dépense est effectuée après la contribution de l’individu, de telle sorte que si la dépense a été mal estimée, un déséquilibre se crée qui ne peut être comblé qu’en faisant cotiser certaines générations plus qu’elles ne recevront. Ici, la dépense est effectuée a priori. Si le nombre d’étudiants ou le niveau d’investissement progressent, la caisse peut emprunter pour financer la différence avec l’assurance que les étudiants actuels rembourseront. Ce qui me fait penser que les déséquilibres de la Sécurité Sociale ne sont pas à craindre.

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