Mes excuses à mes rares lecteurs pour ces presque deux mois sans rien à lire. Voilà qui est réparé, en promettant que le suivant suivra plus vite.
Depuis 1945, l’Europe – celle que notre ami Donald appelait la “vieille Europe”, vit heureusement dans le culte du “plus-jamais-ça”. Les interrogations actuelles sur la meilleure façon de perpétuer la mémoire de la Shoah en France, le débat sur le mémorial juif à Berlin il y a quelques années, mais aussi la référence systématique à la Seconde Guerre Mondiale pour dénoncer publiquement les choses les plus sérieuses comme les plus futiles sont autant de signes de la persistance de cette idéologie : la dernière guerre et ses conséquences font figure d’horizon intellectuel et politique indépassable. L’expression “vieille Europe” même en témoigne, qui désignait en 2003 ces pays farouchement attachés, par principe, à la paix entre les peuples et au respect du droit international.
Le respect du droit international, justement, est d’autant plus important pour ces pays qu’il fait partie de l’héritage immédiat de l’après-Seconde Guerre Mondiale. Non seulement l’ONU, l’OMC, le FMI, mais aussi les institutions européennes procèdent de cette idéologie : il nous avait semblé essentiel de maintenir les états dans un carcan juridique les empêchant de reproduire les erreurs du passé – protectionnisme, armement, non-respect des traités internationaux,… Nous devons sans doute à la mise en place rapide et efficace de ce carcan, tant à l’échelle mondiale que continentale, la préservation de la paix en Europe depuis 60 ans.
Cependant, l’affaire de la guerre en Irak a révélé que cette idéologie n’était pas unanimement partagée. Pis, l’idéologie de la paix à tout prix s’avère avant tout européenne. Les européens doivent désormais prendre conscience de ce que la Seconde Guerre, pour mondiale qu’elle ait été, n’a touché que deux continents, et surtout le leur. Que le “plus-jamais-ça” est incompréhensible pour la majeure partie des peuples de la planète, y compris sur l’ex-champ de bataille asiatique où la Chine ne rêve guère d’autre chose que de revanche depuis 60 ans. Que la Shoah, aussi unique qu’elle soit, n’a été un traumatisme que pour 20% des habitants de la la planète, et que pour tous les autres, elle est avant tout une affaire d’européens.
Tout cela, me direz-vous, nous le savions. Mais si cela devient essentiel aujourd’hui, c’est qu’à force de croire universelles des valeurs qui lui sont propres, l’Europe a perdu la main sur la scène internationale. En s’imposant sans parvenir à les imposer des valeurs faibles, c’est-à-dire qui affaiblissent ceux qui les appliquent,elle a perdu la force diplomatique qui lui permettait d’imposer au monde le poids de sa terrible expérience. Bref, à force de préparer la paix, l’Europe a laissé aux autres le soin de préparer la guerre, et s’est privée des moyens de les en empêcher. Prise par le besoin de respecter les règles justes qu’elle s’est imposée, elle a perdu la force de contraindre des adversaires qui se moquent éperdument des règles.
Ainsi s’explique, à mon sens, l’incompréhension des peuples européens envers le “machin”, comme l’appelait – ce n’est pas un hasard – le seul dirigeant militaire que la vieille Europe ait connue depuis 1945 : certes, la construction européenne a établi durablement la paix en Europe, et c’est une avancée considérable. Mais elle a aussi imposé une certaine rigidité dans la prise de décision et surtout une orientation téléologique : une décision fait toujours avancer ou reculer l’Europe, de telle sorte que la construction de l’Europe prime sur le sort des peuples. Elle a ainsi fragilisé les pays européens face à des menaces extérieures économiques, militaires ou terroristes dont il faut reconnaître qu’elles étaient impensables il y a encore 40 ans.
C’est ce qu’on peut appeller le syndrome européen : convaincus de leur capacité à imposer au monde des valeurs faibles qu’ils perçoivent comme universelles à la suite d’un traumatisme commun – perçu lui aussi comme universel, un groupe de pays s’est affaibli face au reste du monde sans parvenir à imposer quoi que ce soit, et en provoquant progressivement l’incompréhension jusqu’au sein de leurs propres peuples.
Pourquoi évoquer cette question ? Certainement pour exprimer l’idée peu originale que l’Europe, désormais dotée de structures de fonctionnement solides grâce au traité de Lisbonne, ferait bien de se demander ce qu’elle est, ce qu’elle veut être, à quoi elle sert et pourquoi elle existe. Mais aussi pour m’opposer aux théoriciens de la décroissance, de plus en plus nombreux. Une nouvelle fois, l’Europe prend visiblement les devants dans la lutte écologiste. C’est évidement une bonne chose. Mais si elle faisait le choix de la décroissance, où même de la moindre croissance, elle s’exposerait au syndrome européen : à force de croire qu’elle sera précurseur, l’Europe pourrait bien être le dindon de la farce, en prouvant par l’exemple que décroître, c’est s’affaiblir, c’est-à-dire risquer de subir de plein fouet les déséquilibres géopolitiques que ne manqueront pas d’entraîner pic pétrolier et réchauffement climatique. Quel comble ce serait, de subir plus que d’autres ce contre quoi on a été le premier à lutter !
Publié par thibaudcontamine