Le printemps est là, mai 68 est de retour. Pis, c’est son anniversaire. « Il faut tourner la page de 68 » avait dit le candidat Sarkozy. Mon lecteur sait bien ce qu’il en est des promesses électorales. D’un côté, les vieux cons célèbrent sur toutes les ondes la quarantaine de leur jeunesse. Les anciens maoïstes cultivent même le paradoxe en exhortant le gouvernement à boycotter l’olympiade chinoise. On ne peut que comprendre qu’ils soient vexés : qui aurait cru, il y a quarante ans, que Devedjian serait invité à Pékin à la place de Cohn-Bendit ?
D’un autre côté, les jeunes cons pleurent ce temps que, moins de 20 ans, ils ne peuvent pas connaître. Comme chaque printemps, avec un peu plus de véhémence peut-être, menés par l’éternelle pasionaria de la FIDL, qui se reconnaît à ce qu’elle n’a pas de nom de famille, ils prennent leurs quartiers d’été sur les boulevards parisiens. C’est d’ailleurs un mystère pour moi que ce syndicat, devenu représentatif à force d’être unique, et donc j’ai découvert l’existence quelques années après avoir quitté le lycée. Je suppose qu’il serait malvenu de demander comment se finance un syndicat dont les adhérents n’ont pas de revenus. C’est sans doute ce que Denis Gautier-Sauvagnac appelle « fluidifier les relations sociales ».
Trève de sarcasmes ! Examinons tout de même d’un peu plus près les revendications des lycéens. Je ne cèderai pas ici au catastrophisme. Mieux, je dirai que notre enseignement secondaire apparaît comme relativement performant. A en croire les fameuses études PISA, dont la représentativité peut certes être discutée, l’enseignement secondaire français se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE, nettement devant l’Allemagne et les pays d’Europe méditerranéenne, et à un niveau comparable avec celui des États-Unis, en léger recul depuis 6 ans.
Cependant, depuis 1980, la dépense moyenne par élève a cru de 62%, atteignant 8 737€, soit 30% de plus que la moyenne des pays de l’OCDE. Pour autant, la performance de nos collèges et lycées ne paraît pas s’être accrue dans cette proportion, loin de là. Cette situation est d’autant plus préjudiciable que, une fois atteint un certain niveau propre aux pays développés, il paraît légitime que la dépense d’enseignement secondaire croisse peu, afin de concentrer les deniers publics sur des investissements dans l’enseignement supérieur, la recherche ou la santé. Aussi proposé-je ici d’examiner les causes possibles de cette croissance d’une dépense à l’efficacité marginale pourtant à peu près nulle.
Le ministère de l’Éducation Nationale accuse actuellement le nombre pléthorique d’enseignants d’être le principal responsable. Or, depuis 1988, le nombre d’élèves par classe dans le secondaire est passé de 30 à 27,7, entre autres sous l’effet de la création des ZEP. Cette évolution ne représente donc en réalité qu’un accroissement de la dépense de 7 à 8%. D’autant plus que, si l’on en croit Thomas Piketty et son étude sur les ZEP, l’investissement dans la diminution du nombre d’élève par classe s’avère efficace.
Le second coupable tout désigné pourrait être les enseignants eux-mêmes, dont la propension à se mettre en grève réduirait à néant toute politique de modération salariale. Une nouvelle fois, mauvaise pioche. Le salaire réel d’un professeur certifié n’a pas progressé depuis 1980 (il a reculé de 10%, d’après cette étude), et est désormais de 15% inférieur à la moyenne de l’OCDE en parité de pouvoir d’achat. Le constat est le même pour un professeur agrégé, qui doit attendre 20 ans de carrière pour atteindre le salaire d’embauche d’un cadre, malgré un niveau de qualification au moins comparable.
Dans ces conditions, et si l’on écarte l’éventualité absurde que les élèves soient moins doués qu’auparavant, il semble que le nombre d’heures de cours sont principalement responsable. En effet, les jeunes français subissent 20% d’heures de cours en plus de la moyenne de leurs camarades européens, ce qui explique une bonne part de leur coût de 30% supérieur. Or, cette situation, loin de profiter aux élèves, est préjudiciable aux élèves déjà en difficulté, qui n’ont pas la possibilité d’être pris en charge spécifiquement. Dès lors, il paraîtrait raisonnable de diminuer drastiquement – à mesure que la diminution graduelle du nombre de professeurs le permettra – le volume horaire des élèves du secondaire, jusqu’à atteindre un niveau comparable à celui de nos voisins.
J’entends d’avance les uns me reprocher de vouloir mettre fin à coup d’économies au glorieux héritage de Jules Ferry, les autres de vouloir renvoyer dans la rue des hordes de délinquants en puissance, tous de porter atteinte aux fondements de la méritocratie républicaine. Sans doute craignent-ils qu’on découvre que lesdits fondements ne portent de toute façon plus grand chose. Mais que mon lecteur, s’il est arrivé jusqu’ici, se rassure : ce n’est pas mon intention. Je ne crois pas que le budget de l’Éducation Nationale doive être réduit au delà de la réduction du nombre d’élèves. Je pense seulement qu’il doit désormais être stabilisé.
Je propose de consacrer les économies réalisées à deux types de dépenses, répondant respectivement à ces deux critiques. D’une part, elles doivent permettre d’accroître le salaire des enseignants, en contrepartie d’un suivi accru de leurs étudiants en difficulté (qui trouveraient enfin le temps d’y avoir recours, dans un emploi du temps allégé). D’autre part, elles doivent permettre de recruter à un coût nettement plus faible des répétiteurs vacataires (par exemple des étudiants, anciens élèves de l’établissement) susceptibles d’assurer une surveillance active des élèves volontaires, confiés par leurs parents ou retenus par décision de l’établissement pendant les heures ainsi libérées. Ainsi, un modèle se créerait qui répartirait efficacement l’effort d’enseignement entre enseignants et répétiteurs tout en assurant la possibilité de retenir les élèves en dehors des heures de cours.
On objectera sans doute que le coût du nouveau système resterait le même, et que sa meilleure efficacité n’est pas prouvée. C’est oublier la modification de l’équilibre économique qu’il permet. Si le volume horaire est réduit de 20%, par exemple, le nombre d’enseignants sera mathématiquement réduit d’autant (environ 100 000 professeurs). Ce seront donc autant de travailleurs qualifiés susceptibles de travailler dans le secteur privé, et ainsi d’accroître la richesse créée par l’économie. En contrepartie, l’État, en salariant des étudiants aux revenus initialement faibles ou nuls, accroît également le nombre des consommateurs et des actifs. Ainsi, même à résultat constant pour l’enseignement secondaire (ce que je ne crois pas), une telle réforme serait source de croissance et, incidemment, de prélèvements obligatoires supplémentaires, à volume de dépense égal.
ps : Le 18.04.2008. Lu dans Le Monde aujourd’hui : “Xavier Darcos met en cause le coût de l’éducation par rapport au service rendu”. Je vais finir par croire qu’ils me lisent vraiment !
Publié par thibaudcontamine