A l’occasion du premier anniversaire de son élection, de nombreux observateurs se sont interrogé sur les lignes directrices de la politique de Nicolas Sarkozy dans divers domaines. Dans le domaine particulier de la diplomatie, il paraît faire à peu près consensus que la politique du Président est marquée essentiellement par deux caractéristiques : l’atlantisme et le colbertisme.
L’atlantisme assumé de Nicolas Sarkozy, qui n’a pas hésité à lancer au Congrès américain que « la France est l’amie de l’Amérique », n’aura surpris personne. Dès avant son élection, alors qu’il n’avait encore jamais eu l’occasion d’exercer de responsabilités en matière de politique étrangère, l’atlantisme apparaissait comme la principale distinction entre les convictions du candidat de l’UMP et celles de ses adversaires comme de son prédécesseur. Aussi ses détracteurs dénonçaient-ils en Sarkozy le pantin des intérêts diplomatiques américains. Depuis son élection, son activisme sur la scène diplomatique internationale n’a pas suffi à écarter cette crainte. Au contraire, le Président n’a pas manqué de vanter les « valeurs communes » et l’ « amitié » de la France et des États-Unis.
Le colbertisme paraît plus surprenant, surtout dans sa forme. Personne n’ignore que les déplacements du Président de la République à l’étranger servent depuis des décennies à apporter un soutien politique à l’offre commerciale des entreprises françaises. Mais de cet aspect des relations diplomatiques françaises, il était fait jusqu’ici une publicité limitée. On pouvait lire dans le programme de Nicolas Sarkozy qu’il ne « passerait jamais sous silence les atteintes aux droits de l’homme au nom de nos intérêts économiques. » On n’attendait donc pas du président qui prônait « la fin de la Françafrique » et une « nouvelle diplomatie » qu’il vante ses succès diplomatiques à coups de milliards d’euros, au risque d’être démenti et ridiculisé par un dictateur terroriste.
Je ne suis pas fondamentalement défavorable à chacun de ces deux aspects de la politique extérieure de notre pays. Les démocraties de ce monde sont confrontées non seulement au terrorisme international, qui les a poussées, à tort ou à raison, à intervenir conjointement contre les Talibans afghans, mais aussi à la montée en puissance de nations moins démocratiques et, bien souvent, moins scrupuleuses. Les événements de cette année, en Chine ou en Birmanie par exemple, nous ont rappelé à quel point nos valeurs sont proches des démocraties nord-américaines, à l’échelle du monde. L’effort conjoint de la France et des Etats-Unis dans les domaines de l’humanitaire ou de la piraterie vont ainsi dans le bon sens. Face à la question environnementale également, les positions démocraties, qui sont aussi les premiers pollueurs par habitant, paraissent devoir converger. Enfin, les États-Unis, embourbés dans un guerre irakienne qui paraît devoir encore durer, reviennent progressivement de la politique extérieure irrationnelle qui a suivi le 11 septembre. Il est, je crois, de notre responsabilité d’apporter notre appui actif à cette évolution.
Le commercial que je suis ne peut qu’appuyer avec vigueur la politique qui consiste à appuyer politiquement autant qu’il est nécessaire les ventes de nos entreprises à l’étranger, en particulier dans les secteurs particulièrement sensibles politiquement et stratégiquement tels que le nucléaire, l’énergie, l’armement, les équipements en infrastructures routières, ferroviaires ou portuaires, la distribution d’eau, etc… Nous ferions preuve d’une naïveté coupable si nous croyions que nos concurrents n’en font pas autant. Dans le contexte monétaire actuel, qui renchérit considérablement nos exportations, nous pouvons d’autant moins nous permettre cette naïveté. Enfin, on peut comprendre que le Président, qui promettait un choc de confiance pour le début de son mandat, ait voulu relancer la confiance des consommateurs, des entrepreneurs et des investisseurs dans l’économie française en mettant en avant de façon ostentatoire ses réussites internationales.
Cependant, la politique étrangère ainsi menée ne me convainc pas. Certes, je comprends et approuve chacun de ces deux axes pris séparément l’un de l’autre. Mais je crois aussi qu’ils sont malheureusement contradictoires. Je m’explique : dans bien des domaines, les principaux concurrents des entreprises françaises susceptibles de bénéficier de l’appui de nos responsables politiques sont américains. C’est le cas d’Airbus, d’Areva, d’Alstom, d’Arianespace, de toutes les entreprises d’armement, pour ne citer que les cas les plus évidents. Or, on l’a dit, du point de vue financier, la hausse de l’euro laisse peu de marge de manœuvre à nos entreprises pour concurrencer les entreprises américaines. Dans ces conditions, il apparaît que les clients naturels de nos entreprises sont des pays qui ont une bonne raison politique de faire plus confiance à une entreprise française qu’à une entreprise américaine. C’est le positionnement traditionnel de la France : l’Irak de Saddam Hussein, la Côte d’Ivoire de Gbagbo, la Libye de Kadhafi plus récemment, et bien d’autres en ont profité. Ne nous leurrons pas : les Etats-Unis aussi ont leur chasse gardée, faite de régimes peu démocratiques d’Amérique Centrale et d’Asie. La Chine l’imite actuellement.
On peut même penser que son positionnement géopolitique a été l’un des principaux déterminants de la spécialisation commerciale internationale de la France depuis de Gaulle. La diplomatie gaulliste a permis à la France de conserver des relations approfondies avec nombre de pays non-alignés qui, pour des raisons idéologiques, ne pouvaient signer de contrats avec les deux grands. Cette situation a permis le développement des entreprises françaises dans les secteurs correspondant aux besoins de ces pays. Par conséquent, il me semble que l’alignement diplomatique de la France sur les États-Unis, son éventuel retour dans l’OTAN, sont de nature à inquiéter les clients traditionnels de nos entreprises, qui pourraient préférer d’autres fournisseurs, malgré les gesticulations de notre hyperactif Président. Faire le choix assumé d’une moralisation de nos relations diplomatiques, au risque de compromettre les performances de certains de nos champions nationaux, n’est pas forcément absurde. Mais espérer faire le grand écart au dessus du gouffre du contexte économique et monétaire peu favorable est sans doute illusoire.
Publié par thibaudcontamine