Nous savons tous que les Jeux Olympiques modernes empruntent à leur antique cousin grec. Pourtant, ces derniers jours, le CIO, grand prêtre de la cérémonie, a plutôt choisi le cirque romain pour exemple, livrant une à une ses victimes aux bêtes féroces sous les vivats.
En quelques jours, nous avons appris que six sportifs, dont deux cyclistes, trois athlètes et une haltérophile ont été contrôlés positifs à la CERA lors des Jeux Olympiques de Pékin. Nous connaissons aussi désormais les noms de ces athlètes. Pour information, la CERA est une EPO de synthèse des laboratoires Roche, qui permet de traiter les anémies, et offre l’avantage de subsister très longtemps dans le corps, ce qui permet de raréfier la prise du traitement. En termes de dopage, elle a des effets similaires à ceux de l’EPO classique (meilleure oxygénation du sang), et offre le double avantage de pouvoir être prise plus rarement (elle est efficace pendant trois semaines), et de ne pas être détectable, du moins jusqu’à l’été dernier. Alors, qu’est-ce qui cloche ?
Premièrement, le délai. Il semble s’expliquer : le test anti-dopage en question, quoique disponible dès l’été, n’a été définitivement homologué par le CIO que tardivement. Par conséquent, des échantillons sanguins et urinaires ont été décongelés pour procéder au test, ce qui peut être pratiqué jusqu’à huit ans après l’épreuve. Autrement dit, en ces temps incertains, le palmarès olympique n’est gravé dans le marbre que huit ans après la compétition, et même plus en cas de recours. On est loin du mythe olympique. D’autant plus que l’expérience prouve que la remise en cause par la défense des conditions de conservation des échantillons est bien souvent un motif valable d’acquitement.
Mais ce n’est pas encore le plus ennuyeux. Le plus ennuyeux, c’est bien la séquence de communication autour de ces contrôles positifs, qui relève de l’entrée des gladiateurs dans l’arène.
Dans un premier temps, le CIO, qui est prêt à décongeler des échantillons pour les tester, mais pas trop, “cible” quatre sports : natation, cyclisme, aviron, athlétisme. Il y a donc les quatre sports présumés sales, et ceux présumés propres, au nombre de 24. Naturellement, si on peut cibler des sports, on peut aussi cibler des sportifs, et contrôler – ou ne pas contrôler – qui on veut. Dans un second temps, on découvre que six échantillons (sept, pour être précis, mais deux appartiennent au même sportif) sont positifs. Dont un haltérophile qui n’a pas de chance, puisque son sport n’a pas été ciblé, et qu’il a été contrôlé quand même. La règle veut alors qu’on prévienne les sportifs concernés et qu’on procède, s’ils le demandent, à une contre-expertise sur le second échantillon – notons qu’on double là le risque que l’échantillon soit corrompu, et que le sportif concerné soit acquité faute de preuves, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois et ajoute au malaise.
Pourtant, le CIO ne fait rien de tout ça. Ou plutôt, il ne fait pas que ça. Mardi, un officiel annonce, sous couvert d’anonymat, que six sportifs ont probablement triché. Imaginez l’organisateur faisant courir des bruits sur les gladiateurs désignés pour se battre. L’ambiance monte dans le stade. Quelques heures plus tard, la presse italienne “croit savoir” que le transalpin Davide Rebellin compte parmi les suspects. La clameur monte : l’homme est le coupable idéal. Quelques jours plus tôt, à 38 ans, il a humilié les petits jeunes dans la célèbre Flèche Wallonne, au sommet du terrible mur de Huy. Bien entendu, cette simultanéité relève du hasard pur et simple. A peine le peuple avide a-t-il digéré ce premier nom qu’on lui en livre deux autres dès le lendemain, pires que le premier : l’allemand Stefan Schumacher est déjà suspendu pour de multiples affaires de dopage, sans compter les supensions auxquelles il n’a échappé que par miracle ; le bahreini Rashid Ramzi, vainqueur surprise du 1500m, est un des champions les plus controversés de l’histoire de l’athlétisme, ce qui n’est pas peu dire. Dans chaque cas, le CIO n’a rien annoncé officiellement, et laisse les comités nationaux sous pression confirmer qu’ils ont bien reçu une lettre notifiant les soupçons pesant sur leur athlète.
Ce n’est qu’une fois livrées en pâture aux lions ces coupables parfaits que trois autres noms sont parus, dans l’anonymat le plus total, bien que l’une d’elles soit une ancienne championne olympique. Je ne voudrais pas accabler ici le CIO, car tout cela n’est pas seulement de son fait : la lutte anti-dopage est devenue un spectacle à elle seule, de véritables jeux du cirque où chacun se demande : à qui le tour ? La meilleure preuve en est ce reportage passé sur une grande chaîne de télévision française sur Rebellin : sur certaines images, il est confondu avec un autre coureur, son adversaire Paolo Bettini, qui ne lui ressemble pas vraiment et n’a jamais porté le même maillot. Mais le téléspectateur veut du sang : de toute façon, il ne connaissait l’existence d’aucun des sportifs concernés avant ces derniers jours. L’important, c’est qu’il existe des images desdits sportifs vainqueurs, afin que la fonction catarthique de la lutte anti-dopage puisse prendre tout son sens. Si on peut faire pleurer son dauphin désespéré qu’on lui ait volé sa victoire devant les caméras, c’est encore mieux. Naturellement, le principe même de la catharsis implique qu’on ne fasse pas tomber les vraies idoles, et on s’en garde bien. Panem et circenses disait Juvénal. Il ne manque plus qu’une baisse des prix du pain de la TVA dans la restauration. Ah bon, c’est déjà fait ?
ps : cet article aurait du paraître hier, mais l’évolution des informations sur l’affaire m’a contraint à le réécrire. Pour les contempteurs du sport, des articles plus politiques arrivent. Les deux dernières phrases du présent article donnent un indice…
Publié par thibaudcontamine 





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