Boucs-émissaires modernes

Jeudi 30 avril 2009

Nous savons tous que les Jeux Olympiques modernes empruntent à leur antique cousin grec. Pourtant, ces derniers jours, le CIO, grand prêtre de la cérémonie, a plutôt choisi le cirque romain pour exemple, livrant une à une ses victimes aux bêtes féroces sous les vivats.

En quelques jours, nous avons appris que six sportifs, dont deux cyclistes, trois athlètes et une haltérophile ont été contrôlés positifs à la CERA lors des Jeux Olympiques de Pékin. Nous connaissons aussi désormais les noms de ces athlètes. Pour information, la CERA est une EPO de synthèse des laboratoires Roche, qui permet de traiter les anémies, et offre l’avantage de subsister très longtemps dans le corps, ce qui permet de raréfier la prise du traitement. En termes de dopage, elle a des effets similaires à ceux de l’EPO classique (meilleure oxygénation du sang), et offre le double avantage de pouvoir être prise plus rarement (elle est efficace pendant trois semaines), et de ne pas être détectable, du moins jusqu’à l’été dernier. Alors, qu’est-ce qui cloche ?

Premièrement, le délai. Il semble s’expliquer : le test anti-dopage en question, quoique disponible dès l’été, n’a été définitivement homologué par le CIO que tardivement. Par conséquent, des échantillons sanguins et urinaires ont été décongelés pour procéder au test, ce qui peut être pratiqué jusqu’à huit ans après l’épreuve. Autrement dit, en ces temps incertains, le palmarès olympique n’est gravé dans le marbre que huit ans après la compétition, et même plus en cas de recours. On est loin du mythe olympique. D’autant plus que l’expérience prouve que la remise  en cause par la défense des conditions de conservation des échantillons est bien souvent un motif valable d’acquitement.

Mais ce n’est pas encore le plus ennuyeux. Le plus ennuyeux, c’est bien la séquence de communication autour de ces contrôles positifs, qui relève de l’entrée des gladiateurs dans l’arène.

Dans un premier temps, le CIO, qui est prêt à décongeler des échantillons pour les tester, mais pas trop, “cible” quatre sports : natation, cyclisme, aviron, athlétisme. Il y a donc les quatre sports présumés sales, et ceux présumés propres, au nombre de 24. Naturellement, si on peut cibler des sports, on peut aussi cibler des sportifs, et contrôler – ou ne pas contrôler – qui on veut. Dans un second temps, on découvre que six échantillons (sept, pour être précis, mais deux appartiennent au même sportif) sont positifs. Dont un haltérophile qui n’a pas de chance, puisque son sport n’a pas été ciblé, et qu’il a été contrôlé quand même. La règle veut alors qu’on prévienne les sportifs concernés et qu’on procède, s’ils le demandent, à une contre-expertise sur le second échantillon – notons qu’on double là le risque que l’échantillon soit corrompu, et que le sportif concerné soit acquité faute de preuves, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois et ajoute au malaise.

Pourtant, le CIO ne fait rien de tout ça. Ou plutôt, il ne fait pas que ça. Mardi, un officiel annonce, sous couvert d’anonymat, que six sportifs ont probablement triché. Imaginez l’organisateur faisant courir des bruits sur les gladiateurs désignés pour se battre. L’ambiance monte dans le stade. Quelques heures plus tard, la presse italienne “croit savoir” que le transalpin Davide Rebellin compte parmi les suspects. La clameur monte : l’homme est le coupable idéal. Quelques jours plus tôt, à 38 ans, il a humilié les petits jeunes dans la célèbre Flèche Wallonne, au sommet du terrible mur de Huy. Bien entendu, cette simultanéité relève du hasard pur et simple. A peine le peuple avide a-t-il digéré ce premier nom qu’on lui en livre deux autres dès le lendemain, pires que le premier : l’allemand Stefan Schumacher est déjà suspendu pour de multiples affaires de dopage, sans compter les supensions auxquelles il n’a échappé que par miracle ; le bahreini Rashid Ramzi, vainqueur surprise du 1500m, est un des champions les plus controversés de l’histoire de l’athlétisme, ce qui n’est pas peu dire. Dans chaque cas, le CIO n’a rien annoncé officiellement, et laisse les comités nationaux sous pression confirmer qu’ils ont bien reçu une lettre notifiant les soupçons pesant sur leur athlète.

Ce n’est qu’une fois livrées en pâture aux lions ces coupables parfaits que trois autres noms sont parus, dans l’anonymat le plus total, bien que l’une d’elles soit une ancienne championne olympique. Je ne voudrais pas accabler ici le CIO, car tout cela n’est pas seulement de son fait : la lutte anti-dopage est devenue un spectacle à elle seule, de véritables jeux du cirque où chacun se demande : à qui le tour ? La meilleure preuve en est ce reportage passé sur une grande chaîne de télévision française sur Rebellin : sur certaines images, il est confondu avec un autre coureur, son adversaire Paolo Bettini, qui ne lui ressemble pas vraiment et n’a jamais porté le même maillot. Mais le téléspectateur veut du sang : de toute façon, il ne connaissait l’existence d’aucun des sportifs concernés avant ces derniers jours. L’important, c’est qu’il existe des images desdits sportifs vainqueurs, afin que la fonction catarthique de la lutte anti-dopage puisse prendre tout son sens. Si on peut faire pleurer son dauphin désespéré qu’on lui ait volé sa victoire devant les caméras, c’est encore mieux. Naturellement, le principe même de la catharsis implique qu’on ne fasse pas tomber les vraies idoles, et on s’en garde bien. Panem et circenses disait Juvénal. Il ne manque plus qu’une baisse des prix du pain de la TVA dans la restauration. Ah bon, c’est déjà fait ?

ps : cet article aurait du paraître hier, mais l’évolution des informations sur l’affaire m’a contraint à le réécrire. Pour les contempteurs du sport, des articles plus politiques arrivent. Les deux dernières phrases du présent article donnent un indice…


Considérations sur Barack Obama

Mardi 28 avril 2009

Deux graphes aussi anecdotiques qu’intéressants aujourd’hui. Je vous laisse y jeter un coup d’œil et essayer de deviner de quoi il s’agit avant de le révéler plus bas. Simple indication : le 20 janvier est la date à laquelle Barack Obama a prêté serment. Le 18 mars est celle de son discours sur l’identité américaine à Philadelphie.

fr: janvier 2009
fr: janvier 2009
fr: mars 2009
fr: mars 2009

Vous l’avez compris, il s’agit de chiffres de fréquentation.

Ces statistiques rendent compte de la fréquentation de la page Assassinat d’Abraham Lincoln sur la wikipedia francophone. Je vous laisse en tirer les conclusions que vous voudrez sur l’analogie supposée entre Obama et Lincoln et sur le subconscient des français.

Il est non moins amusant de comparer ces statistiques avec celles de la wikipedia anglophone. L’effet “18 mars” n’y est pas du tout visible. Plus intéressant, l’effet “20 janvier” a lieu avec un ou deux jours de retard, et le jour de l’élection, le 4 novembre. on observe  un décalage de 4 jours. Je vous propose ci-dessous le graphe de novembre pour Abraham Lincoln Assassination. Malheureusement, pas de comparaison possible avec la version française de l’article, qui n’existait pas à l’époque. Encore une fois, je vous laisse tirer les conclusions que vous voudrez sur le temps de réaction de 4 jours des internautes anglophones.

en: novembre 2008
en: novembre 2008

Contre l’économie du bakchich

Lundi 27 avril 2009

Un commentateur de mon récent article sur les salaires des patrons a proposé plusieurs liens où il évoque sa position sur le sujet – très favorable à des salaires élevés pour les dirigeants d’entreprise. J’ai jeté un coup d’œil à ses arguments, dont certains sont tout à fait intéressants (je ne tiens pas à perdre un lecteur, encore moins un lecteur qui s’exprime, car ils sont rares !). Mais son argument principal relève à mon avis de ce que j’appelle l’économie du bakchich. Il s’appuie notamment sur une étude de Xavier Gabaix et Augustin Landier qui montre que les salaires des dirigeants de grandes entreprises n’ont pas cru plus vite que la taille des entreprises elle-même. Autrement dit, la part de la rémunération du CEO n’a pas évolué, et par conséquent, cette rémunération est juste.

Pourquoi ce raisonnement me paraît-il insuffisant ? D’abord, le dirigeant ne travaille pas mieux parce que l’entreprise est plus grande. Au contraire, il travaille moins bien parce qu’il la connaît moins bien. Il a donc besoin d’un plus grand nombre de collaborateurs de qualité, accentuant le poids de la technostructure dans l’entreprise. Ensuite, et surtout, la justification me paraît en contradiction directe avec les motivations de la concentration des grandes entreprises. Nous savons que si les entreprises fusionnent, c’est pour réaliser des économies d’échelle. C’est-à-dire qu’on considère d’une part que le coût marginal de production est décroissant et d’autre part qu’un certain nombre de coûts sont fixes, de telle sorte que leur montant par unité produite après la fusion sera réduit de moitié. Or il me semble que le patron de l’entreprise est précisément de ceux-là : on emploie la même personne à faire le même boulot ! Si on suivait ce raisonnement, le traitement du président de la République devrait être près de 30 fois celui du maire de Paris, parce qu’il a la responsabilité de 30 fois plus de citoyens, et que son travail est en conséquence 30 fois plus complexe. Ce seul exemple montre que le raisonnement ne tient pas. La notion même de salaire, c’est à dire de rémunération du travail, suppose qu’il dépende de la quantité et de la qualité du travail accompli, et pas des quantités gérées. A titre de comparaison, au Portugal, un maire reçoit statutairement des indemnités égales à 40 à 60% de celles du Président de la République, selon la taille de la ville. Pas vraiment proportionnel !

Encore plus symptomatique de cette vision de l’économie sont ces entreprises qui toutes entières vivent de l’économie du bakchich en prélevant un pourcentage du flux qu’elles traitent indépendamment du service rendu. L’exemple des banques spécialisées dans les fusions et acquisitions est édifiant. Celles-ci se rémunèrent en proportion du montant d’une transaction dont elles sont précisément chargées de déterminer le prix. Je passe sur la collusion d’intérêts. En prélevant une proportion du flux, et non de la valeur créée (qui serait, je vous l’accorde, difficile à déterminer) ou du travail effectivement réalisé, ces banques amputent considérablement la création de valeur de l’économie réelle. C’est à peu près aussi invraisemblable que si l’Etat, qui fixe les prix des livres, faisait payer aux libraires une redevance sur le chiffre d’affaires au titre de la fixation du prix des livres. La redevance serait à juste titre annulée par le Conseil d’Etat comme ne correspondant à rien.

Voilà une vision de l’économie qui me semble inefficace, avant tout parce qu’elle contribue à favoriser le brassage de monnaie au détriment de la véritable création de valeur. En ce sens, elle me paraît avoir participé de façon non négligeable à l’avènement de la période de crise que nous vivons. Elle me semble aussi injuste et immorale parce que, tandis que les uns sont rémunérés en juste proportion du facteur de production engagé, qu’il soit capital ou travail (la notion de juste proportion intégrant la qualification dudit travail, ou le risque consenti par le capitaliste), les autres obtiennent une rémunération sans commune mesure avec les facteurs de production qu’ils engagent, qui révèle à mon sens une imperfection notoire du marché. Les commissions du banquier augmentent avec la bourse, indépendament de la mesure de son travail, comme celles du flic ripoux avec le niveau des amendes. Est-ce là un mode de rémunération juste ?


La gauche, la droite et la censure

Samedi 25 avril 2009

Grâce à la gauche, nous avons la loi Evin. Celle-ci a eu raison de la pipe de Jacques Tati et de la cigarette de Coco Chanel. On ne saurait trop le regretter, tant l’appendice tabagique, aussi nocif soit-il, fait partie de la silhouette inoubliable de ces personnages d’un temps où la peur du cancer n’était pas ce qu’elle est devenue. Un jour, le Capitaine Haddock sera privé de sa pipe et de son whisky, puis Balzac de son café. Et Ragueneau, après avoir déclamé “comment on fait les tartelettes amandines”, conseillera au spectateur alléché pour sa santé d’éviter de manger trop gras, trop salé, trop sucré.

Aussi, en termes de censure, la droite a-t-elle ma préférence. Sa loi anti-cagoules ne met guère hors-la-loi que Michael Youn. On ne saurait trop l’en remercier. Souvenez-vous de ce tube affligeant, qui deviendra bientôt une incitation à commettre un délit passible d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende :


Plaidoyer pour les salaires des grands patrons

Vendredi 24 avril 2009

Si, si, vous m’avez bien lu. J’aime bien aller à contre courant, alors autant mettre carrément les pieds dans le plat, pour une fois. Rassurez-vous : je ne vais pas non plus défendre tel dirigeant de grande entreprise aidée par l’Etat et dont la prime de départ représente presque 20% de l’aide reçue, ni tel autre, qui a touché plus de primes d’arrivée et de départ que de salaire au cours de son mandat. Si vous le permettez, nous allons diviser le problème en deux : d’une part, lesdits salaires sont-ils mérités ? D’autre part, s’ils ne le sont pas, ont-ils des raisons de perdurer ?

On pourrait débattre éternellement de la première question. Chacun aurait des arguments valables (Charles Beigbeder donne un panorama équilibré des arguments favorables), selon qu’il se place du point de vue économique ou du point de vue moral, et nous n’en finirions pas. Aussi prendrai-je l’hypothèse la plus défavorable pour lesdits patrons : supposons, pour les besoins de la démonstration, qu’il soit démontré qu’ils sont manifestement immérités. Nous pouvons passer directement à la deuxième question, sans doute la plus intéressante. Au fond, est-il utile que des salaires soient élevés ? Je passe ici sur l’argumentation économique qui consisterait à dire avec Mandeville que “la prodigalité d’un libertin, agissant par vice, donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs et des femmes de mauvaise vie…” C’est à dire que les écarts de salaires seraient la condition de la prospérité. L’argumentation est tout à fait valable, mais nous nous égarerions alors sur le niveau d’écart souhaitable, qu’il est naturellement impossible de déterminer avec précision autrement que par une large étude empirique.

Je voudrais faire valoir un autre argument, de nature sociale, qui est en partie inspiré de Marx (encore une fois, si, si, vous allez voir !). Considérons avec les marxistes qu’il existe trois classes de la société : les capitalistes, les entrepreneurs et les travailleurs. Sans faire un cours sur le marxisme, rappelons que grosso modo, les capitalistes ne travaillent pas et vivent de leur rentes, les entrepreneurs dirigent les entreprises que les capitalistes possèdent, et les travailleurs travaillent dans lesdites entreprises, engraissant tout ce petit monde. La question marxiste radicale est : comment mettre fin à cette injustice profonde ? La question sociale-démocrate, beaucoup moins radicale, est double : comment améliorer malgré tout les conditions de vie des travailleurs ? et comment s’assurer d’une certaine fluidité entre ces classes, d’une véritable égalité des chances, afin que chacun se trouve dans la classe où il doit être ?

N’étant pas vraiment révolutionnaire dans l’âme, je m’intéresse ici à cette dernière question (la précédente faisant peut-être l’objet d’un autre article dans quelques jours). Il existe de ce point de vue deux modèles, que je qualifierai de modèles américain et européen. Le modèle américain est marqué par le mythe du self-made-man. Qu’est-ce qu’un self-made-man, sinon un travailleur qui est parvenu dans la classe des capitalistes ? Selon ce modèle, il n’y a pas de hiérarchie entre les trois classes, mais plutôt la possibilité pour chacune des deux autres de parvenir à devenir capitaliste. Le modèle a naturellement ses limites : ne devient capitaliste que celui dont le domaine d’activité ne requiert pas d’investissement préalable important. Le développement des technologies de l’information et de la communication a permis à ce modèle de vivre une nouvelle jeunesse depuis plusieurs décennies, mais les success stories sont sans doute un arbre qui cache une bien grande forêt.

Le modèle européen est tout autre. Il suppose que l’on peut passer de la classe des travailleurs à celle des entrepreneurs, puis à celle des capitalistes, le cas échéant sur plusieurs générations. Un travailleur – ou une personne issue de cette classe – peut-il aujourd’hui passer de la classe des travailleurs à celle des entrepreneurs ? Insuffisament, c’est précisément l’objet des politiques d’égalité des chances, que j’ai critiquées par ailleurs, mais dont l’intention est bonne et juste. Un entrepreneur peut-il devenir capitaliste ? A la seule et unique condition que son salaire lui permette d’épargner en quantité suffisante pour tirer in fine un revenu décent du seul placement de son épargne. Autrement dit, le modèle européen – et plus encore français – de promotion sociale ne saurait fonctionner si les salaires les plus élevés ne permettent pas aux dirigeants de rejoindre la classe des capitalistes. Faut-il plaindre, me direz-vous, un dirigeant d’entreprise sous le seul prétexte qu’il ne peut structurellement pas devenir capitaliste ? Certainement pas. Mais il serait terriblement malsain que le capital reste indéfiniment aux mains des mêmes, indépendament de la qualité de leurs investissements. Et ce serait la ruine du capitalisme français que de ne pas permettre aux esprits plus dynamiques de, comme disait Guizot “s’enrichir par le travail et l’épargne”. Souhaitons donc soit la Révolution marxiste, soit des salaires élevés pour les patrons compétents, afin de ne pas voir notre économie et notre société gagnées par une inquiétante sclérose, au moment même où elle prend conscience des affres déjà causés par cette maladie depuis quatre décennies.