Donald Rumsfeld face à l’Histoire

Mardi 26 mai 2009

Quelques six mois après le changement d’administration aux Etats-Unis, on ne saurait dire de combien de cadavres sont encore remplis les placards de la Maison Blanche et du Pentagone. Pour la première, vous avez sans doute suivi les atermoiments du Président Obama, qui se demande visiblement comment assurer la continuité de la politique des Etats-Unis tout en respectant ses promesses de transparence et de moralisation de l’action extérieure de l’Etat fédéral. Au Pentagone, on en découvre aussi de belles sur Donald Rumsfeld. Nous connaissions Abu Ghraïb. Nous savions que le surge de 2007 n’avait pu être décidé qu’à la faveur de la démission de Donald Rumsfeld. Mais je ne pensais pas que l’incompétence d’un Secrétaire à la Défense pouvait avoir des conséquences considérables jusque sur la situation intérieure.

Un récent article à charge de Robert Draper nous éclaire sur cet aspect de l’action de l’ancien membre du cabinet de George Bush. On y apprend, de manière générale, que Donald Rumsfeld avait pour habitude de retarder toute décision autant que possible. Le journaliste donne la parole à des hauts fonctionnaires qui racontent à quel point le Secrétaire à la Défense avait toujours une bonne excuse pour retarder toute décision. Il montre comment il se souciait plus souvent d’avoir le pouvoir de décider que de l’exercer.

Le passage le plus édifiant de tous concerne l’ouragan Katrina. Il détaille comment Rumsfeld, défavorable à l’idée de déployer des troupes d’active pour s’occuper de missions humanitaires sur le sol des Etats-Unis, a retardé plusieurs jours leur intervention. Une flotte entière d’hélicoptères équipés pour le sauvetage et l’évacuation de rescapés, basée en Floride, est ainsi restée cinq longs jours au sol à se demander si l’ordre d’intervenir finirait par arriver. Il fallut attendre une décision du Président Bush pour que le secrétaire à la Défense le fasse parvenir, à contre-cœur.

Donald Rumsfeld a souvent répondu à ses détracteurs que l’Histoire lui rendrait justice. Le dernier combat du vieux Rummy semble bien mal engagé.


Roland Garros

Jeudi 21 mai 2009

Qui dit jour férié dit naturellement article sportif. Pour une fois, c’est promis, je ne parlerai pas de vélo, mais de tennis. En bon parisien, mon lecteur s’intéresse au tennis deux semaines par an, et ne sait pas bien à quoi s’attendre pour le tournoi de la porte d’Auteuil. Tout au plus se doute-t-il que Nadal vaincra Federer en finale, que Mauresmo décevra, et qu’Arnaud Clément perdra au premier tour au terme d’un match en 5 sets qui contraindra à retarder le journal de 20h. Voici quelques indications pour ne pas paraître trop désorienté dans les dîners en villes ces deux prochaines semaines.

Au préalable, je voudrais dire quelques mots sur Roland Garros. J’ai toujours été fasciné par la courte vie de cet homme, diplômé de la promotion 1908 d’HEC,  qui donna son nom au plus important tournoi de tennis de l’hexagone sans pour autant avoir été joueur de tennis lui-même. Dès sa jeunesse, il fut champion interscolaire de cyclisme, champion interscolaire de football avec son lycée, premier prix de piano, puis rugbyman au Stade Français. A sa sortie d’HEC, il se passionne rapidement pour l’aviation, dont il est considéré dès 1911 – il n’a pas 23 ans – comme un précurseur. Enfin, en 1913, il traverse la Méditerranée à la boussole, consommant 195 des 200 litres embarqués pour la traversée. Arrive la guerre. Engagé volontaire dès 1914, il met au point le premier avion de chasse monoplace, avec lequel il abat trois avions allemands coup sur coup. Trois ans prisonnier en Allemagne, il s’évade en 1918, juste à temps pour remporter une dernière victoire contre l’aviation allemande, puis d’être abattu le 2 octobre 1918 à moins de 30 ans.

Mais revenons au tennis ! S’agissant du tournoi masculin, mon lecteur ne se trompe pas. Rafael Nadal apparaît en effet comme le favori, vaincu seulement une fois cette saison sur terre battue, par Roger Federer. Le serbe Djokovic, finaliste face à Nadal à Monte Carlo et à Rome, où il bat Federer, est le troisième grand favori. L’écossais Murray, vainqueur du relevé tournoi du Miami, mais moins à l’aise sur terre battue, le jeune argentin Del Potro, l’espagnol Verdasco comptent parmi les autres favoris. Du côté français, c’est presque le désert. Gaël Monfils, demi-finaliste l’an passé, est blessé. Jo-Wilfried Tsonga a remporté un seul match sur terre battue cette saison. On connaît les déboires de Richard Gasquet. Reste donc le seul Gilles Simon, qui fut quart de finaliste à l’Open d’Australie en janvier, et occupe la septième place mondiale, mais n’a gagné qu’un match à Roland-Garros en 4 participations.

Chez les femmes, il y a peu de chances que la victoire échappe à la Russie. Ces dernières semaines, Dinara Safina, la petite soeur de Marat Safin, finaliste l’an passé, et Svetlana Kuznetsova, finaliste en 2006, se sont affirmé comme les femmes en forme du moment. Leurs compatriotes Zvonareva et Dementieva, finaliste en 2004, compteront également parmi les favorites. Pour contrer l’armada russe, les Etats-Unis compteront sur les éternelles sœurs Williams, dont Roland-Garros n’est cependant pas le tournoi favori : Serena ne l’a emporté qu’une fois, en 2002, et Venus n’a été qu’une fois en finale, la même année contre sa soeur. Cela ne date pas d’hier. D’autres pays compteront sur les jeunes : la Bélarusse Victoria Azarenka et la Danoise Caroline Wozniacki, 19 et 18 ans, portent les espoirs de la génération montante. Enfin, les deux serbes, Jankovic et Ivanovic, la tenante du titre, toutes deux presque imbattables à Roland-Garros depuis deux ans, semblent très loin du niveau qui leur avait permis d’atteindre la première place mondiale. Côté français, pour la 11e année consécutive, Amélie Mauresmo semble la plus susceptible de s’illustrer. En effet, les plus jeunes Marion Bartoli et Alizé Cornet enchaînent les défaites depuis plusieurs semaines, quand Mauresmo s’est brillamment qualifiée pour les demi-finales du tournoi de Madrid la semaine dernière.

Chez les hommes comme chez les femmes, il me semble bien peu probable que Yannick Noah ou Mary Pierce trouvent cette année leur successeur. Les interruptions par la pluie ne seront pas non plus défaites : il faudra attendre 2012 au moins pour voir le court central couvert d’un toit pliant.

Je serai absent ces prochains jours. Bon week-end de l’Ascension !


Adoption

Mercredi 20 mai 2009

Je suis mêlé à mes dépens à une bien triste affaire, sur laquelle je ferais volontiers usage du conseil d’un lecteur avisé.

Vous vous souvenez que j’ai écrit la semaine dernière un article sur les femmes porteuses selon Nadine Morano. Un lecteur de passage, visiblement arrivé céans au hasard d’une recherche intitulée “mails des femmes stérile qui veulent adopter”, y a réagi par un commentaire que je n’ai pas publié, mais que je retranscris ici :

slt cmmt aller vous je suis l’enfants ECKRA EUDES HERMANN je suis un orphelins et j’ai ete abriter pas uen famille en cote d’ivoire et la famille veux plus de moi et je leurs dis de me laisser un peut de temps pour que je trouve de l’aide sur le net parceque en europe il a les femmes sterilles qui veulent des enfants donc j’aimerais etre adopte pas des couples ou des femmes sterilles .Donc aidez moi quand vous aurez lu ce message parceque c’est tres urgent

A défaut de publier le commentaire, ce qui eut été parfaitement inutile, j’ai répondu par courriel au lecteur concerné, cherchant à en savoir un peu plus sur les circonstances qui semblaient amener sur mon blog un enfant ivoirien menacé de se retrouver à la rue. Voici la réponse qui m’a été faite :

bonjour mr thibaud

j’ai recu votre message et je vous remercie parceque vous m’avez repondu .Donc j’etais impatient pour que un couple de me repond mes sans doute vois c’est un homme qui ma repondu .
Donc je vous envoie ce message pour vous dis moi je suis un orphelins et je recherche des parents la famille ou j’etais veux me chasser .Donc je vous prie si vous voulez m’accepter cher  vous a tant que mon pere ca va beaucoup de me rejouir cas si vous vouulez pas de mi la famille vas me jeter a la rue et je ne sais pas ou aller cas mes parents sont decedes donc j’aimerai avoir votre reponse si vous voulez m’adopte et si vous voulez m’adopte vous pourrai venir dans mon pays la cote d’ivoire pour signer les apiers de l’adoption et me prendre pour aller dans votre pays et si vous voulez pas de moi vous pourrez me dis des avoir lu ce message  cas je recherche des parents sur le net .

SVP AIDEZ
coordialement eckra eudes hermann

Une rapide recherche m’apprend que les organismes agréés pour l’adoption en Côte d’Ivoire sont rares, parce que la procédure d’adoption est intégralement individuelle. Je n’ai pas vraiment d’autre idée pour aider ce malheureux, mais je suis preneur de toute suggestion : que feriez-vous, à ma place ?


Pour garantir la séparation des pouvoirs, votez !

Mercredi 20 mai 2009

“Il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice.” Nous croyions la séparation des pouvoirs prônée par Montesquieu dans L’Esprit des Lois communément admise, deux siècles après l’énonciation de ce remarquable principe. C’était oublier à quel point le pouvoir est à l’homme politique ce que l’argent est au capitaliste. Tous les moyens sont bons pour en obtenir plus, de telle sorte que, pour citer encore Montesquieu, “Il faut que par la force des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.”

Or l’Union Européenne porte manifestement atteinte à la séparation des pouvoirs. Pas en son sein même, certes : les rédacteurs des traités ont assuré une véritable indépendance des pouvoirs : à la Commission l’exécutif, au Conseil de l’UE le législatif, à la Cour de Justice des Communautés le judiciaire. L’émergence progressive du Parlement Européen a conduit à introduire ce quatrième organe dans l’équilibre des pouvoirs : il partage avec le Conseil de l’UE le pouvoir législatif dans certains domaines, dans le cadre de la procédure dite de codécision, avec toujours une  préséance du Conseil.

Mais enfin observons ce que nos amis anglo-saxons appellent the big picture. Le Conseil de l’UE détient l’essentiel du pouvoir législatif, c’est à dire du pouvoir d’élaboration des directives et des réglements. Or ce même Conseil de l’UE est composé des ministres des Etats membres, c’est à dire des représentants des exécutifs des États. Dans ces conditions, si une directive donnée ne fait pas l’objet d’une procédure de codécision, les exécutifs des États membres ont la mainmise sur le contenu de la directive, puis sur l’exécution de la loi de transposition de la directive. Si l’on considère qu’une directive peut laisser une marge d’appréciation très limitée au Parlement national chargé de la transposer, on comprend que les garanties de séparation des pouvoirs sont extraordinairement ténues. Si on était un tant soi peu tatillon, on pourrait même reprocher aux chefs d’état européens d’avoir bâti un ensemble de traités communautaires qui lient les mains des Parlement nationaux à leur profit. Aussi, à chaque ratification d’un traité communautaire, le Parlement français s’est-il lié les mains au profit de l’exécutif plus que n’importe quelle réforme constitutionnelle aurait pu le faire à sa place. Ajoutez à cela que la Commission, qui a le pouvoir d’initiative, est elle-même nommée par les chefs d’états et de gouvernemnent sans grand souci de la volonté populaire (avec désormais, certes, l’approbation du Parlement Européen), et l’on comprend à peu près les cris d’orfraie poussés par nos souverainistes depuis plusieurs décennies.

S’il est, comme je le crois, légitime d’affirmer qu’un grand nombre de sujets sont mieux traités à l’échelle communautaire, en vertu du principe de subsidiarité, il est non moins légitime d’attendre de l’Union qu’elle garantisse une vraie séparation des pouvoirs, et que les compétences qui ont été retirées aux Parlements nationaux le soient exclusivement au profit du Parlement Européen. L’évolution récente me rend plutôt optimiste sur ce sujet à long terme. Mais pour cela, il est crucial que le traité de Lisbonne, qui élargit encore les compétences du Parlement Européen, entre en vigueur. Il est non moins crucial que le Parlement Européen s’appuie sur une véritable légitimité démocratique. Vous connaissez déjà ma conclusion : le 7 juin, allez voter !


Indépendantistes : la faute à Bruxelles

Mardi 19 mai 2009

Vous avez probablement entendu parler de cette affaire : mercredi dernier, en finale de la Coupe du Roi, l’équivalent espagnol de la Coupe de France de football, s’affrontaient l’Athletic Bilbao et le FC Barcelone. Les supporters basques et catalans ont copieusement sifflé l’hymne espagnol, à tel point que la télévision publique espagnole s’est sentie obligée de censurer le son, ce qui a provoqué le départ du directeur des sports de la chaîne.

Ces événements, comme ceux qui ont agité d’autres rencontres sportives en France, notamment contre les pays du Maghreb, sont largement considérées comme le signe d’un malaise profond. Je crois au contraire qu’elles sont le signe de la réussite de la construction européenne.

L’idéologie même de la construction européenne repose sur l’abolition des frontières, sur l’idée que les frontières politiques, économiques et culturelles ont été le terreau des deux conflits mondiaux. Dans un premier temps, l’Europe s’est attaché à abattre les frontières économiques, par le marché unique et la libre circulation des marchandises et des personnes. Elle s’est ensuite attaqué aux frontières politiques, en s’affirmant comme le véritable législateur européen. Elle a enfin eu moins de succès face aux frontières culturelles, mais s’efforce de bâtir une identité européenne.

Dans ce cadre communautaire, les velléités indépendantistes n’ont donc pas le sens qu’elle auraient eu il y a un siècle. Elles n’expriment pas une réelle volonté d’affrontement à l’égard d’un peuple outrageusement dominateur. Parmi ces catalans trop fiers pour entendre l’hymne de leur pays ou pour parler le castillan, combien prendraient les armes pour l’indépendance de la Catalogne ? Il est bien facile d’être indépendantiste quand la paix semble éternellement assurée, quand les frontières en Europe n’arrêtent plus rien ni personne, quand enfin le giron maternel de l’Union semble tout destiné à favoriser l’éclosion paisible de nations nouvelles. Qu’ont-elles à perdre ? Bien peu, surtout quand, comme la Catalogne, elles sont le poumon économique de leur pays originel. Qu’ont-elles à gagner ? Une véritable autonomie, une fierté nationale légitimée, la capacité enfin d’être considérées à l’égal des autres états du globe.

L’Europe aurait sans doute beaucoup à gagner à l’explosion des états membres. Divisant pour mieux régner, elle s’imposerait comme le véritable détenteur du pouvoir dans une Europe émiétée. Cette éventualité ne relève pas seulement de la science-fiction : le Royaume-Uni et l’Espagne sont d’ores et déjà très avancés dans cette direction ; la Belgique est au bord de la division. La garantie d’une représentation séparée à Bruxelles serait désormais une revendication tout à fait légitime dans l’évolution de ces régions vers l’autonomie. Dans ces conditions, il ne surprendra personne que l’Union favorise à demi-mot cette évolution, notamment en reconnaissant l’indépendance du Kosovo ou en acceptant la candidature du Montenegro, état indépendant de fraîche date, entérinant ainsi l’explosion de la Yougoslavie. Les élections européennes par circonscriptions infra-nationales participent aussi de cette politique.

L’Union Européenne devrait cependant se méfier plus qu’elle ne fait de ces risques d’émiettement. D’une part, ses structures actuelles, largement fondées, par la volonté du général de Gaulle, sur le concert des nations, n’y survivraient pas. A 27, l’UE est le théâtre d’invraisemblables guerres pichrocolines. Imaginez ce qu’elle serait si les basques, les gallois et les alsaciens avaient leur mot à dire. D’autre part, elle ouvre ainsi la boite de Pandore : si l’autonomie de la Catalogne s’accroît, la Bretagne revendiquera plus d’autonomie à son tour. Puis ce sera le tour de la Picardie, puis du Haut-Rhin, et ainsi de suite jusqu’à l’absurde, puisque les différends identitaires existent à toutes les échelles. Enfin, ce faisant, elle trahit les états qui l’ont faite. Et pourrait bien finir comme Prométhée, épouvantail impuissant des souverainismes européens, incapable de maîtriser le feu qu’elle aura si largement répandu.

Sa capacité à concilier l’abandon des frontières nationales et l’unité des états membres est un des principaux enjeux qui attendent  l’UE pour les décennies à venir. Elle ne pourra bientôt plus se contenter d’observer d’un oeil distraitement clément le délitement progressif des nations qui la composent, et doit désormais empêcher la principale réussite de la construction européenne de se retourner contre elle-même.