Comme prévu, le scrutin européen d’hier a battu des records d’abstention, alimentés par une campagne insipide et un débat public inexistant, à l’exception de l’altercation de quelques minutes entre Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou, qui portait sur tout sauf sur l’Europe. Les médias, mais surtout les hommes politiques, en portent la responsabilité. On sait que le débat européen est habituellement propice aux votes contestataires, représentés par les nonistes de gauche et de droite. Pour éviter de leur donner un tel terrain d’expression, les trois grands partis ont choisi la non-campagne. Deux d’entre eux en subissent l’effet boomerang, et ils l’ont bien mérité. Je montrais dans un récent article que les listes d’Europe Ecologie étaient celles qui avaient le bilan le plus probant à défendre. Elles l’ont fait, ce sont les seules à avoir parlé d’Europe dans un sens positif et concret, et elles y ont gagné, c’est tant mieux. Au total, l’Europe n’a pas perdu, parce que le vote pro-européen est nettement majoritaire, mais elle n’a pas gagné, parce que l’abstention montre aussi l’incapacité des problématiques européennes à faire sa place dans le débat public.
A l’échelle européenne, la vague bleue me surprend : il semble que les conservateurs de droite soient perçus comme les plus susceptibles de remédier à la crise économique actuelle. Il est un peu tôt pour donner de ce phénomène une interprétation d’ensemble. Une interprétation s’impose néanmoins : la crise économique et financière touche considérablement le Royaume-Uni et l’Espagne, deux pays dont la croissance fondée sur la finance et l’immobilier était cautionnée par le gouvernement de gauche en place. Au contraire, les grands dirigeants de la droite européenne, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en tête, ont été perçus comme ayant mené les réactions les plus crédibles face à une crise dont chacun perçoit bien qu’elle les dépasse. Dès lors, quoi de plus logique que la droite l’emporte ? Une autre interprétation demande à être vérifiée. Il me semble que la crise actuelle n’est pas perçue en Europe comme le furent les précédentes. Alors que jusqu’ici, la priorité des peuples européens, anxieux de leur sort, était de protéger les victimes des crises, l’émergence des pays asiatiques a sans doute changé la donne, cette fois. Nombre d’européens perçoivent cette crise comme un élément, grossièrement dit, de la menace chinoise, et sont conscients qu’au delà de la protection des malchanceux de la crise, il faut bien se retrousser les manches pour préserver la compétitivité européenne, en même temps que ses spécificités. En face, la gauche européenne s’avère incapable de proposer une alternative crédible à cette vision.
A l’échelle nationale, la victoire est totale pour Nicolas Sarkozy. Certes, il a remporté un succès électoral. Mais ce n’est pas le plus important. Il est surtout parvenu à décrédibiliser une nouvelle fois ses adversaires. Le PS sort de ces élections plus divisé et désorganisé que jamais. Non seulement il n’a pas de ligne claire, mais les éléments du débat ne sont même pas sur la table : on ne sait pas qui porte quelles idées, et les dernières déclarations des dirigeants indiquent clairement qu’on pense plus à sauver le parti à tout prix qu’au sort des français. François Bayrou, qui n’a pas vraiment d’autres idées que l’anti-sakozysme, a fini par être perçu à juste titre comme un n-ième tenant du centre mou, et en est très fragilisé. Sarkozy est ainsi parvenu à faire émerger de ces élections Daniel Cohn-Bendit comme meilleur opposant. Or chacun sait que Dany le rouge n’est pas un candidat présidentiel crédible. Même remarque sur Mélenchon, qui sort plutôt renforcé de ces élections, mais qui accroît le désordre de l’opposition.
L’autre gagnante de ces élections, c’est en réalité Ségolène Royal. D’ici 2012 ne reste qu’une échéance électorale importante : les régionales de 2010. Les élus locaux de gauche ont plutôt le vent en poupe, et dans un an, la France sera plus enfoncée dans la crise que jamais. Le scénario le plus probable est que la grande majorité des régions reste à gauche. Or quel président de région bénéficie de la visibilité médiatique nécessaire pour porter le bénéfice de la victoire socialiste, sinon Ségolène Royal ? Vu sa faible notoriété, je doute fort qu’Henri de Richemont parvienne à la fragiliser réellement dans son fief poitevin.
Quelques mots, enfin, sur le remaniement qui devrait avoir lieu dans les prochains jours. Brice Hortefeux a été élu contre son gré, et c’est bien fait pour lui : on ne badine pas avec la démocratie. Je pense qu’il restera ministre, mais j’espère qu’il démissionnera de son poste d’eurodéputé. Sans quoi il pourrait siéger à la fois dans les deux instances législatives de l’UE tout en exerçant en France une fonction exécutive. Le mélange des genres serait haïssable. La bonne nouvelle, c’est que Claude Alègre est enfin disqualifié : les listes Europe Ecologie, mais aussi les petites listes écologistes, ont réussi un score inespéré. Le Président de la République ne sera certainement pas sourd à ce très transparent message. Au contraire, le remaniement pourrait profiter à des figures du mouvement écologiste, à commencer, pourquoi pas, par Nicolas Hulot. Il devrait aussi profiter à des personnalités du Modem : après le piètre score de dimanche, des anciens UDF pourraient bien être saisis d’envies de retour au bercail, et Nicolas Sarkozy, qui rêve d’esseuler encore son meilleur ennemi, les accueillera certainement à bras ouverts.