Dans un récent article paru dans la revue The Atlantic (et disponible ici) et intitulé Is Google making us stupid ?, Nicholas Carr montre comment Internet modèle notre façon de penser. A un savoir dispensé dans des livres, par pages et chapitres entiers, succède un savoir fragmentaire, fait de liens hypertextes qui permettent au lecteur de surfer d’une vague à l’autre sans jamais connaître cette respiration propre à la lecture telle que nous l’avons apprise. L’information est plus condensée, plus à jour, mais aussi souvent moins fiable qu’elle ne fut. Et l’auteur d’observer que son rapport à la véritable lecture en est bouleversé : il devient incapable de lire un véritable livre d’une traite, se contente d’extraits, et se demande ainsi si Google l’abrutit. Je pourrais détailler un peu le raisonnement, mais je vous conseille plutôt la lecture de l’article : l’original vaut toujours mieux que le résumé. En quelques mots, cependant, ma réaction à ce très bon article.
Je comprends assez les inquiétudes de Carr et les partage : j’ai moi-même un rapport à la lecture différent depuis que je lis souvent plus sur écran que sur papier. Le plaisir de la lecture m’est moins naturel qu’il ne fut, et je me lance plus rarement dans la lecture spontanée de Dostoïevski à onze heure du soir. Cela ne me dérange pas pour ce qu’on peut appeler la littérature d’idées : j’ai toujours pensé que si on avait une bonne idée, on pouvait l’exprimer en une ou deux pages. D’une certaine manière, c’est la mort d’un canon absurde qui voulait qu’on mette 300 pages à exprimer sa pensée, quand, pourtant, les classiques même reconnaissent que ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. C’est beaucoup plus ennuyeux pour la littérature. Autant je n’en voudrai pas à mes enfants de n’avoir pas lu intégralement la Critique de la raison pure, autant je regretterais qu’ils ne passent pas parfois leurs soirées avec Julien Sorel, Emma Bovary ou Raskolnikov.
Si l’évolution que décrit Carr se confirme, il n’est cependant pas seulement question de préserver la littérature. De cette révolution sortiront gagnants les pays qui auront su s’y adapter le plus rapidement. Les enfants et les adolescents qui se cultivent et s’informent régulièrement sur Internet, qui font preuve d’une réelle maîtrise technologique, fussent-ils des geeks, seront à n’en pas douter les gagnants du 21e siècle, indépendament de leur profonde méconnaissance du programme de la classe dans laquelle ils sont inscrits. Les pays qui, au délà des indispensables apprentissages fondamentaux, sauront valoriser l’ouverture d’esprit et la curiosité de ces jeunes plutôt que les cours du soir que prend l’actuel premier de classe auront ainsi fait un grand pas vers la modernité. Et probablement relançé la mixité sociale. Gagnant, gagnant ?
Jeudi 11 juin 2009 à 6:11
J’ai lu cet article et je le trouve également particulièrement intéressant.
“Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.”
J’ai grandi en même temps qu’internet ou presque. Donc je ne me souviens pas d’être allé bien profond dans cette mer de mots (victime sans doute dès le début de ma vie de lecteur de cet effet “d’abêtissement”). Mais ce que je constate, c’est qu’il me faut faire un assez gros effort pour aller au delà d’une heure de lecture (que ce soit un roman, un essai…). Que les phrases longues sont difficiles. Que je me contente souvent de lire le chapeau d’un article ou la conclusion d’un dossier. Que quand je prend une heure pour lire les infos sur internet, je passe mon temps à être distrait (lire un mail, aller jeter un coup d’œil à un forum, bidouiller adblock pour virer la pub qui clignote…) et que finalement j’ai passé la moitié du temps à faire autre chose qu’à lire des infos. Que j’écoute de la musique en surfant et que j’ai constamment trois ou quatre onglets ouverts sur lesquels je zappe encore plus vite qu’avec une télécommande. Etc.
Que tout ça ait une influence sur ma façon de penser ne m’étonne pas beaucoup finalement.
Est-ce que ce pourrait être une bonne chose au final ? Dans l’apprentissage scolaire notamment ? Peut-être dans un premier temps. On apprend beaucoup de choses sur beaucoup de sujets en surfant sur internet. Mais il vient toujours un temps où l’on doit se spécialiser un minimum, sur un ou quelques sujets principaux (pour les études, pour aller au fond des choses…). Est-ce que cette façon de penser issue d’internet (lors qu’arriveront des élèves qui auront appris à lire, à écrire, à compter devant un ordinateur et qui auront finalement franchis les étapes les plus importantes de leur apprentissage sur internet) , est-ce que cette façon de penser sera toujours compatible avec l’effort que demande une spécialisation sur un sujet à approfondir (sous-entendu au détriment des autres sujets) ?
Jeudi 22 octobre 2009 à 1:52
En évoquant les changements de paradigme mental qu’entraînent les révolutions technologiques, petit clin d’oeil à Nietzsche qui écrivait, à la fin de sa vie, qu’il se rendait bien compte qu’à être passé à la machine à écrire (il était devenu trop faible pour tenir la plume), outil fatigant et laborieux à l’époque, son style devenait plus laconique, et par là-même, plus énigmatique.
“Tu as raison”, écrit Nietzsche , “nos outils d’écriture participent à l’éclosion de nos pensées”. Sous l’emprise de la machine, écrit le spécialiste allemand des médias Friedrich A. Kittler, la prose de Nietzsche “est passée des arguments aux aphorismes, des pensées aux jeux de mots, de la rhétorique au style télégraphique”.
La forme entraine le fond, encore et toujours. Malheur de l’Homme.