“La burqa n’est pas la bienvenue”

Ce sont les mots du Président de la République hier à Versailles, qui font écho à la proposition de loi d’un député communiste visant à interdire le port du voile intégral, ou niqab en arabe (et non de la burqa à proprement parler, qui en est la version afghane, pas très courante en France, par définition). Le retour sur le devant de la scène de ce sujet n’est pas une surprise, tant il est un sujet de débat consensuel : les uns s’inquiètent de l’atteinte à la laïcité, les autres de la dignité des femmes, supposées le porter contre leur gré. D’autres enfin, peut-être les plus nombreux, en profitent pour dissimuler leur profonde défiance envers l’islam sous un voile républicain. A ces nombreux habitués de l’indignation se joignent tous ceux qui, comme moi, éprouvent une forme de malaise lorsqu’ils rencontrent, parfois en banlieue, plus souvent sur les grands boulevards ou à Eurodisney – car Mme Morano l’a bien noté, “même à Eurodisney [comme si Eurodisney était le lieu républicain par excellence], on voit des femmes qui portent la burqa.” Il faudra qu’on lui explique que ce sont des touristes, et qu’on ne fait pas les lois en fonction du comportement des touristes – ces femmes vêtues de noir de la tête aux pieds sans que même le regard transparaisse. Et dire qu’elles s’accoutrent ainsi pour qu’on ne les regarde pas !

Ce malaise, comment le comprendre ? Certainement pas comme une forme d’intolérance religieuse :  le port d’un foulard couvrant les cheveux (hijab en arabe) ne me dérange absolument pas, pas plus que la kippa ou la soutane. Peut-être parfois comme l’expression d’une compassion inquiète à l’égard de cette femme qui porte un vêtement que nous perçevons comme humiliant pour elle. Mais qui serais-je pour juger de ce qui est humiliant et de ce qui ne l’est pas, pour préjuger de la part d’obligation, de la part de choix, de la part enfin d’habitude culturelle dans le port d’un vêtement ? Et quand bien même je jugerais qu’une femme ne porte le voile que parce son mari l’y oblige, l’interdiction de le porter constituerai-t-il une solution ? J’ai lu plusieurs fois le témoignage de femmes qui expliquaient porter le voile de leur plein gré pour se protéger du regard avide des hommes, et ainsi se sentir en sécurité. Ce n’est certes pas une solution, mais la même société qui s’avère incapable de lutter contre ce sentiment d’insécurité peut-elle en même temps interdire ce qui semble à certaines un efficace rempart ?

Non, ce qui me dérange par dessus tout dans le port du voile intégral, c’est d’avoir affaire à une personne qui dissimule son visage. En France, comme dans tout l’Occident, on ne dissimule son visage que si, bandit de grand chemin, on s’apprête à commettre quelque forfait, ou si, comme le doge Marino Falier dans la salle du Grand Conseil, on y a été condamné. La légende de l’homme au masque  de fer montre assez à quel point la dissimulation du visage derrière un masque nous semble saugrenue et dégradante. Ainsi, si le port du voile doit être interdit, ce n’est ni par souci de la laïcité, ni même pour défendre la dignité de la femme, mais simplement parce qu’il est d’usage, chez nous, de se découvrir le visage en public.

Cette explication n’est pas sans rappeler le récent décret sur les cagoules : il s’agissait déjà de punir ceux qui dissimuleraient leur visage sous une cagoule dans une manifestation publique. En ce sens, le timing de ce débat me surprend : il aurait suffi de rédiger le décret sur les cagoules de telle sorte qu’il interdisse de masquer son visage dans l’espace public, sauf autorisation préfectorale ou justification médicale spécifique, pour que d’un seul coup, cagoules et niqab soient bannis. Au lieu de cela, nous aurons un long et inutile débat sur la liberté religieuse dans le cadre de la laïcité qui laissera chacun insatisfait, et le mur d’incompréhension entre les français musulmans et la France grandi d’autant. S’il fallait montrer par l’exemple à quel point une bonne gestion du temps est essentielle ne politique, voilà qui serait fait.

5 réponses à “La burqa n’est pas la bienvenue”

  1. Phiphi dit :

    Merci pour cet article qui évite pas mal de pièges sur le sujet. Une petite question par curiosité tout de même : dois-je comprendre que tu approuves le décret sur l’interdiction de porter une cagoule ?
    Alors que les caméras se multiplient dans l’espace français (on parle d’une pour 100 citoyens) et où les logiciels de reconnaissance des visages sont déjà employés, la portée d’une telle interdiction est considérable. Même si je sais que le décret est à l’origine destiné à lutter contre la présence de “casseurs” dans les manifestations, le risque est qu’il serve aussi à imposer la surveillance potentielle d’un CCTV à la française à tous les manifestants.
    Quand un employé de TF1 peut se faire licencier pour avoir protesté en privé contre une loi, on peut craindre que se faire repérer dans une manifestation publique devienne un risque pour de nombreux employés.

  2. thibaudcontamine dit :

    Si je te comprends bien, il faut laisser la liberté au citoyen de manifester sa libre opinion derrière une cagoule, au cas où il craindrait des représailles pour avoir osé l’exprimer ? La République est-elle à ce point en échec qu’elle dise à ses ouailles : je n’ai pas trouvé le moyen de protéger la liberté d’expression, mais à défaut, vous êtes libres de vous cacher pour exprimer vos idées ? Honnêtement, je ne crois pas qu’il existe un seul citoyen pour s’en satisfaire. A quoi bon, dès lors, s’escrimer à sauvegarder un mode de manifestation qui ne satisfait personne ?

    Cela dit, je trouve tout de même le “décret-cagoules” absurde. Non pas parce qu’il interdit dans certaines circonstances de masquer son visage, ce dont je pense, tu l’auras compris, qu’il s’agit d’une incivilité, mais parce que ce délit, qui ne nuit directement à personne, est puni d’une contravention de 5e classe, c’est à dire de 1500€ d’amende. A ce train, on ira en prison pour avoir stationné sur une place livraison. Plus sérieusement, que le refus d’obtempérer après un premier rappel à l’ordre soit puni un peu plus sévèrement, je veux bien le comprendre, mais enfin 1500€ pour avoir porté une cagoule, ce n’est pas sérieux. C’est cette tendance systématique à croire que plus lourde est la peine, plus rare est le délit qui me dérange.

    ps : pour information, la contravention de 5e classe est inscrite au casier judiciaire, et punit notamment les auteurs de violences volontaires ayant entrainé une incapacité totale de travail inférieure ou égale à huit jours, de provocation non publique à la discrimination, à la haine ou à la violence raciales, ou de port ou exhibition d’uniformes, insignes ou emblèmes rappelant ceux d’organisations ou de personnes responsables de crimes contre l’humanité. En gros, la cagoule est élevée au niveau de la croix gammée. Vive la République.

  3. Phiphi dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que “Je n’ai pas trouvé le moyen de protéger la liberté d’expression, mais à défaut, vous êtes libres de vous cacher pour exprimer vos idées” n’est pas une réponse dont les citoyens devraient se satisfaire.

    Cependant, par prudence, je pense essentiel de permettre aux citoyens de se protéger contre la surveillance envahissante de systèmes vidéos étatiques, que ce soit dans une manifestation ou dans la vie courante (puisque si je te comprends bien il semble que se cacher le visage devrait être puni au quotidien en France).

    Si on ne veut pas permettre aux citoyens se cacher le visage, ce que je peux comprendre, il ne faut pas permettre au gouvernement de fonder sur le visage un moyen de surveillance automatisée et surtout qui se conserve dans le temps. Si on mettait en place un système qui permettait de tracer immédiatement et automatiquement les gens grâce aux empreintes digitales qu’ils laissent dans la rue et sur tous les objets qu’ils touchent, et que l’on pouvait conserver ces données des années durant, je pense que les gens seraient plus nombreux à porter des gants, surtout pour se rendre à une manifestation politique.

    Nous avons déjà suffisamment de moyens de tracer, sur des années, toutes les activités d’un individu (relevés de carte bancaire, mails, conversations téléphoniques etc.). Mais l’usage de ces moyens est réglementé – en théorie au moins – par le principe fondamental du respect de la vie privée, ce qui ne saurait être le cas pour le visage!

    Si je ne pense pas que la démocratie soit à ce point en échec qu’il faille tout le temps se cacher pour manifester son opinion, il me semble qu’un peu de prudence est nécessaire quand on touche à ce qui permet (quand on s’en donne la peine, évidemment)de surveiller les moindres faits et gestes de la population. Avant d’interdire de se cacher le visage de façon générale comme tu sembles le suggérer, commençons donc par empêcher qu’il devienne un outil de surveillance automatique.

  4. thibaudcontamine dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec toi. Aucun impératif de sécurité publique ne justifie que l’utilisation des données filmées par les caméras de surveillance soit automatisée. On n’empêchera pas qu’il soit possible a posteriori – dans le cadre d’une enquête de police par exemple – d’identifier les faits et gestes d’un individu. Mais ceux-ci ne doivent en aucun cas être fichés a priori.

  5. François-Xavier dit :

    “En France, comme dans tout l’Occident, on ne dissimule son visage que si, bandit de grand chemin, on s’apprête à commettre quelque forfait, ou si, comme le doge Marino Falier dans la salle du Grand Conseil, on y a été condamné.”

    Je ne suis pas d’accord. Dans beaucoup de carnavals il est ou a été d’usage de dissimuler son visage. Le doge Marino Falier lui-même a dû se prêter au jeu. On peut penser aussi aux bals masqués. La dissimulation du visage n’est donc pas automatiquement le signe de la préparation de quelque fourberie, elle peut être une manifestation de malice, de jeu. Parfois elle est les deux à la fois, comme au carnaval de Venise qui était l’occasion d’assassinats anonymes.

    Je t’accorde bien volontiers, cependant, que le voile intégral ne semble manifester ni malice, ni jeu, sauf lorsqu’il est utilisé par des hommes !


    T. : Objection retenue. Mais tu m’accorderas également que cette pratique du carnaval et de ses avatars existe précisément parce qu’en toute autre circonstance, il est malvenu de se déguiser ainsi. Ainsi, un carnaval sous sa forme vénitienne (je n’ose imaginer ce qu’il en est de la version carioca) est précisément inimaginable dans le monde musulman.

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