20 minutes. C’est le temps qu’il faut pour parcourir avec un peu d’attention le livre de Florence Noiville intitulé J’ai fait HEC et je m’en excuse, debout entre deux rayons de la FNAC. C’est dire si la réflexion de la journaliste du Monde est inaboutie. Le résultat n’est pas inintéressant pour autant. Voici donc, pour la reprise de ce blog, un début d’analyse de ce qu’on peut y lire, que j’espère compléter par une analyse plus large au cours des prochaines semaines, à mesure que progressera ma réflexion sur le sujet.
Comme son titre ne l’indique pas, le livre n’est pas une dénonciation bête et méchante d’HEC. On ne peut que reprocher à Mme Noiville d’avoir donné à un livre qui se place sur le terrain d’une critique constructive un titre si racoleur. Je le lui reprocherai d’autant plus qu’elle dénonce précisément tout au long de son livre les excès d’une formation qui valorise les paillettes et le chiffre d’affaire au détriment de la quête de sens. Elle n’en est pas tout à fait revenue.
Passée la couverture de ce livret, cependant, Mme Noiville a quelque chose à nous dire. En une dizaine de courts chapitres, en autant d’exemples choisis parmi ses camarades de promotion, elle fait vivre l’angoisse d’une génération qui, plongée jusqu’au menton dans la frénésie de la réussite professionnelle, est réveillée 25 ans plus tard non seulement par l’obsession de la recherche du sens qui caractérise l’incontournable crise de la quarantaine, mais aussi par l’effondrement brutal du monde qu’elle a construit sans vraiment y penser. Elle montre ainsi comment une génération entière prend conscience que la conjonction des carriérismes individualistes, marqués par la maxime “make money, the rest we don’t care”, a bâti un monde vide de sens, où les cerveaux les plus brillants nuisent plus souvent qu’ils ne le pensent. Pour les jeunes diplômés qui me lisent, c’est une leçon que nous donne Mme Noiville : en écrivant ce livre, elle nous invite à ne pas commettre les mêmes erreurs, à ne pas nous enfermer à notre tour dans la recherche insensée du profit, pour ne pas vivre nous aussi cette désillusion. En l’écrivant, elle communique aussi sa crainte que cette bataille-là soit perdue d’avance. A nous de prouver le contraire.
J’ai néanmoins parlé plus haut de réflexion inaboutie. Elle l’est avant tout parce qu’elle n’offre pas vraiment de solution. En ce sens, les excuses de l’auteur tombent à plat. Tout au plus nous propose-t-elle, en fin d’ouvrage, une sorte d’utopie dans laquelle HEC serait devenue un semblant d’académie platonicienne où l’éthique primerait sur le profit et la création d’emplois sur la création de valeur. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? Comment l’étudiant ainsi formé trouve-t-il un emploi ? Comment s’y adapte-t-il ? Mystère.
Ainsi, si la réflexion de Mme Noiville est inaboutie, c’est à mon avis parce qu’elle se trompe de cible. Elle cherche, à tort je crois, à rattacher systématiquement les symptômes de cette crise générationnelle aux lacunes de l’enseignement d’HEC. Elle se désespère de ce que les cours d’éthique ne fleurissent pas à HEC, mais elle refuse de voir que ni la demande, ni l’offre ne sont au rendez-vous. La demande, ce sont les étudiants : j’ai été assez récemment à HEC pour savoir qu’un tel cours rentre systématiquement dans la catégorie “cours pipeau : prendre un prof laxiste pour pouvoir sécher”. La première demande de l’étudiant qui rentre à HEC, et plus encore de sa famille qui finance les études, c’est un emploi à la sortie, si possible bien rémunéré. L’école est avant tout jugée sur ce critère, et elle le sait. En ce sens, HEC est aussi un pion du système comme vous et moi, soumis à la loi de l’offre et de la demande, qui cherche à attirer les meilleurs étudiants avec les meilleurs salaires et les meilleurs professeurs, et réciproquement. L’éthique a indubitablement sa place dans l’enseignement de l’école, mais elle n’en deviendra jamais le cœur, parce que ce n’est pas la vocation première de l’école.
Mme Noiville s’étonne que le nombre de candidats aux écoles de commerce croisse encore malgré la crise. Ne voit-elle donc pas que la crise accroît encore l’angoisse fondamentale et unique des parents de sa génération : le chômage ? Dans un pays où le chômage des jeunes atteint 25%, qui peut se payer le luxe d’être diplômé en éthique ? Tout cela n’implique pas que la réflexion éthique est inexistante chez les jeunes diplômés, bien au contraire. Mais en 2009 comme en 1984, elle reste largement et délibérément dans la sphère privée.
L’offre, ce sont les professeurs. Des gens de la génération de Mme Noiville prêts à enseigner l’éthique, je ne doute pas qu’il en existe. Mais son livre montre bien à quelle point cette génération n’a pas su inventer de paradigme alternatif à une économie de marché parfois cruelle et absurde. La réputation “pipeau” des cours d’éthique et assimilés n’est pas tout à fait imméritée : le développement durable, le management responsable et leurs amis sont plus souvent des paravents honteux pour mauvaise conscience mise à nu que des véritables solutions pour appréhender le monde du travail. L’incapacité de l’auteur à proposer une alternative véritablement crédible témoigne de cet échec.
On peut alors attendre d’un prochain ouvrage de Florence Noiville une réponse aux questions que son livre pose : pourquoi une génération comme la sienne, qu’elle décrit comme taraudée par la quête de sens, s’est avérée incapable de se parler, de se fédérer pour envisager le fonctionnement de l’économie et de la société sous un autre angle, laissant les individus, fourmis devant l’immensité de la mondialisation ? Pourquoi l’effondrement des idéologies politiques et des nationalismes, que sa génération a connu, la première, a-t-elle fait de la réflexion éthique et politique profonde un tabou ? Est-il envisageable de dépasser l’individualisme pour établir de nouveau des corps sociaux solidaires, et si oui, ces corps sociaux peuvent-ils être d’importance suffisante pour avoir à nouveau une prise sur la marche du monde ? Autant de questions que notre génération est amenée à se poser. Autant de questions auxquelles sa génération, avec son expérience, peut nous aider à répondre, si elle accepte de ne pas se perdre en inutiles querelles de clocher.
Cela faisait bien longtemps que je ne te lisais pas, mais voilà un article bien intéressant, tellement plus réfléchi que tout ce qu’on peut trouver ailleurs…ça fait du bien!
C’est bien vu. De façon plus générale, si Florence Noiville n’a pas tort lorsqu’elle parle d’un problème de sens, il me semble clair qu’elle tombe dans le travers de la bien-pensance ambiante qui voudrait faire des entreprises et de leurs dirigeants des agents éthiques avant d’être des agents économiques, sans pour autant changer la façon dont le système est régi. Or cette compatibilité entre économie et éthique, si l’on souhaite à la fois que ce ne soit pas seulement comme tu le dis très bien, “un paravent honteux”, et que l’éthique ne soit pas non plus un prétexte marketing, c’est un problème systémique que quelques bonnes consciences individuelles ne résoudront pas : il faut un mouvement collectif, et ce mouvement ne peut venir que d’une prise de responsabilité du politique, seul à pouvoir imposer des limites au système économique. (J’arrête ici de paraphraser Comte-Sponville dans “Le Capitalisme est-il moral”, qu’aurait décidément du lire Mme Noiville ainsi que tous ceux qui prétendent que l’économie doit, seule, s’insuffler sa propre éthique)
Bravo Thibaud pour ton analyse, pleine de sens, et bien construite. Je lis et suis ton raisonnement avec plaisir.
J’attends le prochain article!
Guillaume
J’apprécie beaucoup ton article même si je n’ai pas lu l’ouvrage de Florence Noiville. L’éthique à soi seule ne résoudra pas la manière dont les entreprises fonctionnent: il faut bien qu’elles fassent du profit pour vivre, et même survivre. Je pense que la solution passe davantage par une concertation type G20 – mais au -delà des effets d’annonce que nous avons eus à Pittsburg-et son mode d’expression est réglementaire et fiscal. Imposer les bonus, interdire les bonus garantis, offrir des avantages fiscaux aux entreprises non polluantes, augmenter les amendes pour celles qui n’emploient pas de personnes handicapées, etc. Il faut, me semble-t-il, parler aux entreprises leur langage, celui du profit mais en balisant ses voies d’accès.
Autre question que tu soulèves: pourquoi la génération de Mme Noiville, qui est la mienne, n’a-t-elle pas réussi à établir de nouveaux corps sociaux solidaires? Je nuancerai ton propos en soulignant que la famille est devenue un lieu où s’expriment de fortes solidarités, financières en particulier.On est sorti du “familles, je vous hais” de Gide ou de la dénonciation soixante huitarde de la famille bourgeoise. En revanche, les corps sociaux solidaires traditionnels: Eglise, partis, s’effondrent. Pour beaucoup, elles n’offrent plus cet horizon de signification qui les fondent, “on n’y croit plus” pour dire les choses plus simplement. Alors on reste chez soi, ou dans son entreprise à maximiser ses profits.
Emmanuelle
Il existe un travail théorique sérieux sur l’éthique des affaires (business ethics : http://en.wikipedia.org/wiki/Business_ethics). C’est juste qu’il se fait surtout dans le monde anglo-saxon, et est peu ou mal connu en France (comme l’éthique appliquée en général). Au lieu de s’intéresser à Comte-Sponville (qui est un dilettante sur cette question, pas un vrai chercheur), il faut lire par exemple “Ni ghetto ni tour d’ivoire. L’éthique économique et sociale aujourd’hui”, sous la direction de Philippe Van Parijs (son petit Repères “Ethique économique et sociale” parle un peu aussi de l’éthique des affaires).
Merci Thibaud pour cet article très vrai… et plein de bon sens…