L’Europe ne doit pas se tromper sur le sens de l’approbation par le peuple irlandais du traité de Lisbonne, à peine plus d’un an après son rejet en première instance : approbation ne vaut pas absolution. Elle ne doit pas croire, comme tant d’autres, que les Irlandais ont enfin compris. Certes, ce second référendum a été l’occasion d’une plus grande pédagogie communautaire. Certes, entre temps, la crise a montré à 4 millions d’Irlandais que l’union faisait parfois la force, notamment en matière économique et monétaire, et que son septentrional voisin islandais avait subi les conséquences de son isolement. Mais toutes ces circonstances n’excusent pas le véritable déni de démocratie qui consiste à soumettre la même question au même collège de vote jusqu’à ce que réponse positive s’ensuive.
Pour réformer ses institutions, l’Europe a choisi de s’asseoir sur une de ses valeurs fondamentales, que réaffirme pourtant le traité de Lisbonne, la démocratie. Sur les cinq pays où des référendums ont été organisés sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe ou sur le traité de Lisbonne, deux seulement ont obtenu d’emblée l’assentiment de la population (l’Espagne et le Luxembourg). C’est dire la légitimité démocratique presque nulle dont jouit la ratification du traité de Lisbonne. Sans doute fut-ce le prix d’institutions plus stables, plus cohérentes que celles proposées par le bancal traité de Nice. Mais l’Union Européenne devra désormais vivre avec le poids terrible de ce péché originel, qui entachera d’un doute perpétuel toutes les décisions de ces institutions que Français, Néerlandais et Irlandais ont rejeté.
Les présidents polonais et tchèque n’ayant pas encore signé la ratification, il est trop tôt pour dire quand le Traité entrera en vigueur. On peut légitimement espérer qu’ils cèderont bientôt à la double pression de leurs Parlements respectifs, qui n’ont pas ratifié le traité pour qu’il finisse dans un tiroir, et de leurs partenaires européens, qui voudraient que le traité puisse enfin entrer en vigueur au 1er janvier. Mais il est déjà temps de s’interroger sur l’après-Lisbonne. Il est même plus que temps pour l’Europe de se tourner enfin vers les peuples, et de faire de l’Union Européenne une institution à leur service. Trop longtemps, la construction européenne n’a eu d’autre but qu’elle-même, suivant la méthode Monnet qui voulait que les solidarités entre Européens naissent du développement de politiques communes. Il faut reconnaître aujourd’hui l’échec de ce cercle qui ne fut vertueux que dans l’imagination enthousiaste de quelques uns, et montrer aux Européens que l’expression de leur mécontentement n’est pas resté lettre morte.
L’Europe doit ainsi faire en toute objectivité le bilan concret des politiques qu’elle mène. Alors que la libéralisation des marchés de l’électricité et du gaz n’ont pas permis, loin s’en faut, de faire baisser les prix pour les consommateurs, elle doit remettre en question l’improbable politique de libéralisation du marché postal, prévue pour 2012. La consultation contre la privatisation de la Poste, aussi démagogique qu’elle ait été, a montré l’attachement des Français à ce service public, dont je ne perçois pas bien ce qu’il gagnerait à être libéralisé. L’Europe, elle, y perdrait une bonne occasion de se racheter un peu.
Au lieu de persister dans son obsession du libéralisme, qui n’est pas forcément insensée, mais qui n’est à l’évidence pas prioritaire, l’UE doit désormais se montrer sensible aux priorités des peuples, et donc à celles du Parlement élu en juin. Il peut s’agir des questions écologiques, pour lesquelles elle doit être en première ligne dans la préparation du sommet de Copenhague de décembre, de la régulation financières, sur lesquelles elle a été plus en retrait à Pittsburgh qu’auparavant, ou encore des questions liées à la régulation d’Internet, pour lesquelles une coordination à l’échelle communautaire est indispensable. Toutes ces questions parlent au citoyen européen. Elles concernent son quotidien, et peuvent faire l’objet d’un véritable débat populaire. Pourvu que l’Europe consente enfin à écouter son peuple.
Publié par thibaudcontamine
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