En ce jour où la presse se fait l’écho avec force louanges de la gratuité annoncée de l’enseignement d’HEC pour les élèves boursiers (notamment ici), je voudrais évoquer en quelques lignes ce qui me paraît être une politique certes de bonne volonté, mais étonnament simpliste.
1 – D’une part, elle accroît l’effet de seuil. Autrement dit, en français courant, il y a déjà aujourd’hui une différence de statut considérable entre le dernier étudiant à avoir une bourse (que l’on appellera Pierre) et le premier étudiant à ne pas en avoir (qui se nommera Paul). Et déjà aujourd’hui, le véritable défavorisé n’est pas celui qui a la bourse et doit encore payer ses frais de scolarité : entre sa bourse, les petits boulots qu’il peut effectuer en dehors de ses études et l’emprunt qu’il peut contracter à un taux préférentiel malgré son origine sociale, il s’y retrouve sans trop de difficulté. Le véritable défavorisé est celui qui n’a pas la bourse, mais dont les parents n’ont pas plus les moyens de financer sa scolarité, et qui doit emprunter pour payer sa scolarité et son loyer (élevé sur le campus), ce qui devient insurmontable.
Si je m’intéresse particulièrement à Paul, ce n’est pas seulement pas profonde compassion pour sa situation injuste. C’est aussi pour deux autres raisons.
Premièrement, il faut considérer qu’au moment de passer le concours d’HEC, un étudiant ne sait pas s’il aura une bourse – puisqu’il n’est pas encore admis. Or la grande majorité des boursiers à HEC ne sont pas très défavorisés, mais appartiennent plutôt à la zone grise de ceux qui ne peuvent présumer de l’obtention de leur bourse. Autrement dit, ils ne savent pas, au moment de se porter candidats, s’ils seront dans la situation de Paul ou dans celle de Pierre. Et je ne pense pas me tromper en considérant que, prudents, il s’imaginent avant tout à la place de Paul. Dès lors, toute évolution du statut de Pierre ne fait pas évoluer significativement le comportement des candidats potentiels.
Deuxièmement, je m’intéresse à Paul parce que je crois à l’ascension sociale de masse. Je sais qu’il est de bon ton de vouloir prouver la subsistance de l’ascension sociale en exhibant comme des fanions, avec force tapage médiatique, quelques réussites individuelles d’autant plus spectaculaires qu’elles se voient à la couleur du visage de l’intéressé – fut-il, comme Rama Yade, d’extraction bourgeoise. Mais je crois que ce n’est pas cela, la République. La République doit permettre et inciter à l’accession massive des défavorisés à l’emploi durable, des classes moyennes aux emplois de cadres, et de ces derniers à mieux encore. Autrement dit, elle doit permettre une mobilité sociale de masse. Mais naturellement, c’est moins spectaculaire : l’ascenseur social ne permet pas de monter massivement de plus d’un ou deux étages à la fois. Dès lors, c’est à Paul plus qu’à quiconque que les politiques favorisant la mobilité sociale doivent s’adresser. Parce que pour un jeune très défavorisé susceptible d’entrer à HEC et de bénéficier de la gratuité de la scolarité, des centaines de Paul s’auto-censureront toujours, et c’est là le véritable problème politique. La démocratisation de l’accès à HEC, ce n’est pas l’accès des colored people qui feront bien sur la plaquette en ne coûtant pas cher, à la manière de Sciences Po. Ce serait l’accès massif des fils et filles d’employés et d’ouvriers à la place des enfants de cadres supérieurs. On en est très loin, de plus en plus loin.
2 – D’autre part, cette mesure ne s’attaque pas à la racine du problème.Il n’est sans doute pas utile de rappeler ici que le recrutement d’HEC se fait majoritairement après une classe préparatoire, à l’issue de laquelle un concours permet de répartir les étudiants dans des écoles dont le coût est comparable, en fonction de leurs résultats. Dès lors, motiver les étudiants pour passer le concours d’HEC n’est pas le véritable problème : un étudiant de classe préparatoire qui estime avoir le niveau requis a tout intérêt à passer le concours d’HEC, puisque l’école coûte à peine plus cher qu’une autre, et que le salaire de sortie est significativement plus élevé. Le problème, c’est d’inciter l’élève de terminale, défavorisé ou non, à choisir la classe préparatoire, et ainsi la perspective d’études de 6 ans pour un prix allant de 20 à 35 000 euros.
La politique d’HEC permet-elle de modifier cette perspective ? Non, si elle n’est pas coordonnée. Je m’explique. D’une part, je l’ai écrit plus haut, l’étudiant, dans la majorité des cas, ne sait pas s’il sera boursier. D’autre part, s’il vient d’un milieu défavorisé, aussi brillant bachelier soit-il, il n’a vraisemblablement pas la perspective d’entrer à HEC. Il n’a jamais recontré d’élève d’HEC, et son objectif est simplement d’entrer dans une école de commerce de bon niveau. Ce qui est déterminant pour lui, ce n’est pas le coût d’HEC, mais les frais de scolarité de l’école de commerce de sa région, qui est sa première perspective de sortie : l’ESC Lille ou l’EDHEC s’il prépare à Lille, l’ESC Toulouse s’il prépare à Toulouse, l’ESC Pau s’il prépare à Pau, etc… Ce n’est qu’une fois en classe préparatoire que l’étudiant prend éventuellement conscience qu’il peut viser plus haut. Il me semble dès lors que pour garantir les résultats de telles politiques de démocratisation de l’accès aux grandes écoles, il faudrait :
- Assurer une politique identique dans toutes les grandes écoles de commerce, afin que la même politique soit garantie à l’étudiant quelle que soit l’école que lui attribue le concours.
- Que l’organe chargé de coordonner lesdites politiques sociales entre les grandes écoles de commerce à l’échelle nationale puisse, sur le fondement des dossiers communiqués par les étudiants, garantir dès la terminale aux futurs préparationnaires l’obtention des avantages sociaux susdits.
Ainsi, sans critiquer systématiquement une initiative somme toute louable, il me semble que la décision tant applaudie est encore très loin de la politique idéale, et tient plus de l’emplâtre ou de la rustine. Reste à déterminer si le trou dans la chambre à air républicaine n’est pas déjà un peu trop grand.
post scriptum : ma maîtrise insuffisante de l’outil informatique m’empêche de trouver le moyen de faire figurer des notes de bas de page dans ce billet. Je voulais notamment inciter quiconque possède des éléments détaillés sur les bourses à HEC à me les faire parvenir, afin de corroborer (ou d’infirmer, je suis ouvert à la critique !) ce raisonnement.
Note, le 10 avril : j’ai reçu un mail des anciens d’HEC qui précise que la mesure concerne les boursiers d’Etat. Ce qui rend caduque, comme le souligne fort justement Julie, la première raison évoquée dans le (1) ci-dessus.
Publié par thibaudcontamine
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