Résumé et explication de texte des épisodes précédents
Dans deux billets récents (disponibles ici et là), j’ai critiqué tant que j’ai pu la construction européenne. Qu’on ne s’y trompe pas pour autant : je ne crois pas que l’UE soit un complot destiné à déposséder le peuple de sa souveraineté au profit des puissants. Je crois seulement que la créature a dépassé les créateurs. Je m’explique.
Au commencement était déjà la méfiance. On donnait des pouvoirs à une autorité européenne, afin de garantir la paix et une plus grande solidarité au sein d’une Europe de l’Ouest menacée par les rouges. Tout ça était bien beau, mais il fallait contrôler ce machin, qu’il ne fasse pas n’importe quoi. Ce fut fait de deux manières. D’une part, le général de Gaulle, menant sa politique de la chaise vide, a refusé systématiquement l’introduction du vote à la majorité qualifiée : les gouvernements devaient garder la mainmise sur ce que faisait le machin. D’autre part, les traités lui ont donné une mission précise et détaillée, qu’il n’était pas question qu’il outrepasse.
Cette double caractéristique a perduré tant bien que mal au cours des décennies, pour le meilleur, et surtout pour le pire. Les gouvernements des états membres, représentant les exécutifs nationaux ont gardé le pouvoir, qui est devenu, on l’a vu par ailleurs, un véritable pouvoir législatif. Et les orientations de la politique de la Commission restent définies essentiellement par les traités, dont le caractère à peu près immuable n’échappe à personne. Du premier aspect, les Européens ont retenu une collusion apparente qui leur déplaît fort. Ils n’ont pas tout à fait tort. Du second, ils ont retenu une Europe idéologique, qui se soucie peu de l’avis de ses citoyens. Ils n’ont pas tort non plus.
L’UE n’est pas un complot, elle est un divorce. Le 25 mars 1957, la mariée était belle. L’Europe démocratique, qui avait retrouvé la paix, fêtait la mise en œuvre par des pères fondateurs visionnaires d’un dessein hugolien. Cinquante ans plus tard, le bouquet a fanné. Faute de dialogue entre le citoyen européen et sa belle, le divorce est prononcé. Danois, néerlandais, français, irlandais ont déjà frappé. Combien de coups encore pour que la mariée vieillissante comprenne que ce mariage arrangé n’a jamais été l’idylle qu’elle se figure ?
Faut-il désespérer ?
Je suis pourtant de ceux qui croient à l’Europe. Qui croient que sans l’Europe, la paix durable dans laquelle nous vivons ne serait pas garantie. Que, comme l’écrivait Schuman, “la contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques.” Que sans l’Euro, la crise économique nous frapperait infiniment plus durement encore qu’elle ne le fait. Que la position spécifique de notre pays dans le monde, sa culture, ses valeurs, ne sauraient être mieux défendues aujourd’hui que dans un cadre européen. Dans un monde multipolaire où le triomphe de la démocratie libérale n’est pas l’évidence qu’il paraissait il y a encore 15 ans, il est impératif que les démocraties d’Europe démontrent leur solidarité, pour défendre nos valeurs de liberté et d’égalité. Cette solidarité, elle doit s’exprimer par des orientations politiques communes, par une stratégie commune dans la mondialisation, enfin par une indispensable structure de décision commune. Car sans le vaisseau amiral communautaire, n’ayons pas peur de l’écrire, notre pays, frêle esquif sur l’océan de l’Histoire, ne pourrait que craindre de chavirer à la première bourrasque. Il le sait bien, lui qui n’a eu de cesse au cours de son histoire, depuis Charlemagne jusqu’à Ferry et peut-être Monnet, de se constituer un empire, une indispensable bouée de sauvetage dans ce monde qui s’est tant entremêlé depuis cinq siècles.
Alors quoi ? Aux grands maux, les grands remèdes. La France, encore elle, connaît l’adage. Qu’avons-nous fait chaque fois que nos institutions nous paraissaient désuètes ou inadaptées au temps présent ? Fort simplement, nous avons élu une assemblée constituante qui a donné à notre pays les institutions démocratiques que le peuple réclamait. Il est même arrivé que la proposition de l’assemblée soit finalement rejetée par le peuple, et qu’il faille faire une seconde proposition. La France n’en est pas morte. De la même manière, il est temps d’élire une constituante européenne. Il est temps que les institutions européennes, à qui nous avons confié des responsabilités considérables, soient véritablement le fruit du suffrage universel. Il est temps que les orientations politiques de l’exécutif européen soient définies par le vote des citoyens, et non par un traité immuable, négocié à 27 après des nuits entières de querelles de marchands de tapis.
Que craignons-nous ?
Que certains états membres refusent de se plier à l’exercice (non, mon regard ne se porte pas seulement de l’autre côté de la Manche) ? Et qui sont ces pays pour ne pas même laisser choisir leurs citoyens ! Si ceux-ci veulent imposer leurs vues, les urnes leur en offriront l’occasion. Si le projet de constitution final ne leur convient pas, il pourront encore voter contre. Et s’il l’emporte malgré tout, rien ne les empêchera enfin de quitter le navire, s’ils se sentent si peu d’attachement à son égard.
Craindrions-nous que nos concitoyens choisissent moins d’Europe ? La belle affaire ! Nous sommes en démocratie depuis deux siècles, il n’est pas interdit de faire réellement confiance au peuple. Et croyez-moi : les Français comme les autres savent ce que nous devons à l’Europe. Ils savent où est leur intérêt. Ils choisiront une autre Europe, sans doute, significativement moins d’Europe, certainement pas.
Craindrions-nous enfin, par le vocable même de constitution, de concéder une trop grande part de notre souveraineté nationale au machin bruxellois ? Nous aurions tort. De ce point de vue, la constitution européenne sera certainement attentive au respect du principe de subsidiarité : ce que les citoyens européens ne sont pas près à concéder, leurs représentants ne le concèderont pas.
Il faut sauver la construction européenne, ce rêve éveillé commencé un jour de mai 1950 dans le salon de l’Horloge. Il faut rendre enfin l’Europe aux Européens. Et les Européens doivent montrer qu’ils le souhaitent : dimanche, ils doivent voter.
Publié par thibaudcontamine