Peut-on se fier à Wikipedia ?

Lundi 11 mai 2009

Cette question, serpent de mer de l’internetologie devenue branche de la sociologie à part entière, est remontée une nouvelle fois à la surface à l’occasion de l’expérience d’un étudiant irlandais, Shane Fitzgerald, décrite ici. Ce dernier a saisi l’occasion de la mort de Maurice Jarre pour évaluer l’influence de Wikipedia sur les journalistes. Il a ainsi inséré une citation erronée du compositeur dans l’article anglophone à son sujet le jour de l’annonce de sa mort, afin de constater les réutilisations éventuelles de la fausse citation par les médias. Et effectivement, elle fut reprise par de nombreux journaux de haut niveau.

La morale de l’histoire est-elle que Wikipedia est une expérience vouée à l’échec ? Certainement pas. Si on consulte ici l’historique de la page concernée, on constate que l’étudiant en question (IP 86.42.227.123 pour ceux qui veulent y regarder de plus près) a eu bien du mal à introduire sa citation. Quelques heures après l’annonce de la mort, le 30 mars à 2h29 du matin, il introduit 4 citations d’un coup (dont celle citée par Reuters). Deux minutes seulement plus tard, un autre utilisateur signale que ces citations ne bénéficient d’aucune source et doivent être traitées avec précaution. L’ensemble des citations est finalement supprimé par un troisième utilisateur à 11h51.

Notre étudiant irlandais revient à la charge dans l’après-midi, à 14h13, avec une seule citation cette fois :

One could say my life itself has been one long soundtrack. Music was my life, music brought me to life, and music is how I will be remembered long after I leave this life. When I die there will be a final waltz playing in my head and that only I can hear.

La citation erronée n’a toujours pas de sources. Elle reste en ligne 24h54, soit exactement la durée qui s’écoule entre la publication d’un quotidien et celle d’un erratum, le lendemain, et est recopiée intégralement par des journalistes vraiment pas scrupuleux. D’une part, ils recopient Wikipedia même quand les informations ne bénéficient d’aucune source. Les meilleurs articles de l’encyclopédie en ligne sont pourtant truffés de notes de bas de page qui les rendent vérifiables. D’autre part, et surtout, nous savons tous qu’un journaliste est censé vérifier ses sources. En l’espèce, il avait deux moyens simples de le faire : comparer la version actuelle de l’article Wikipedia à celle d’avant la mort pour s’assurer que les informations qu’il recopie n’ont pas été ajoutées quelques minutes plus tôt ; et rechercher la phrase sur google pour s’assurer qu’elle bénéficie d’un minimum de notoriété. Dans ce deuxième cas, il aurait obtenu un unique résultat : sa source.

Pour être complet, Fitzgerald fait une troisième et dernière tentative le lendemain. Sa citation subsiste alors 6 petites minutes. Il faut néanmoins reconnaître qu’il n’a pas tout à fait optimisé son vandalisme, parce qu’il n’a pas pris en compte que l’univers Wikipedia, qui est guidé par la recherche de la vérité de l’information, est largement bâti sur la confiance entre les utilisateurs. Ainsi, la contribution d’un membre identifié aurait attiré une suspicion moindre. Celle d’un membre régulièrement actif, s’étant attiré quelques sympathies au sein de la communauté, n’aurait probablement éveillé aucune méfiance. Mais pour cela, il eût fallu qu’il contribue considérablement à l’améliration de l’encyclopédie, et c’eût ainsi été, à mon avis, un moindre mal pour un grand bien.

Ainsi, malgré ces dernières nuances, c’est plus au procès de la presse écrite qu’à celui de Wikipedia qu’invite cette histoire. C’était d’ailleurs l’intention première de Fitzgerald, et c’est tout de même le sens de plusieurs articles à ce sujet. Ce type d’affaire a le mérite d’appeler à la vigilance sur les informations disponibles sur Wikipedia, et prouve que le message ne porte pas autant qu’il devrait, même auprès des professionnels. Mais je regrette que ce faisant, il tende à discréditer insidieusement une initiative de mise en commun du savoir des hommes qui n’a pas de précédent dans l’histoire de l’humanité.

S’agissant de la presse écrite, cette anecdote prouve une nouvelle fois que cette dernière ne sait pas identifier ses atouts. La force de la presse ne réside plus depuis quelques années dans sa capacité à diffuser l’information. D’autres le font avant elle. Elle réside dans sa capacité à l’agréger, à la hiérarchiser, et surtout à l’accréditer. Le lecteur achète la presse écrite parce que l’information est assurément juste. Les journaux qui se veulent de qualité ne doivent pas tomber dans le piège qui consisterait à risquer leur crédibilité pour aller plus vite. Ils en mourraient.


Pour la démission de Christine Albanel

Jeudi 7 mai 2009

Ce soir, au 20h, Laurence Ferrari fera des choix : on ne peut pas parler de tout. On peut penser qu’elle ne parlera pas de ce qui est arrivé à Jérôme Bourreau. Ami lecteur qui lis mon blog plutôt que d’écouter Laurence Ferrari, des considérations esthétiques te donnent bien tort, mais au moins, tu connaîtra l’histoire de M. Bourreau.

C’est l’histoire d’un électeur, informaticien, qui se pose des questions sur Hadopi – immédiatement, vous saisissez la sympathie naturelle que j’éprouve pour lui – et écrit un courriel à sa députée, Françoise de Panafieu, pour lui faire part de ces incertitudes. S’il avait eu un député d’opposition, on lui aurait répondu “je suis d’accord avec vous, mais je ne peux rien faire”. Ce n’aurait pas été très productif. Mais M. Bourreau a de la chance, il a une députée de la majorité. Celle-ci, sensible à la pertinence des remarques de M. Bourreau, et peut-être peu au fait des détails d’Hadopi, demande au cabinet de la ministre, Christine Albanel, de l’aider à y répondre. Jusqu’ici, c’est louable : mieux vaut une réponse de fond après consultation du ministère concerné que pas d’exécution du tout. Il me semble même que cela prouve la bonne intelligence des pouvoirs exécutif et législatif, ce qui est sain. C’est après l’arrivée du courriel rue de Valois que cela se corse.

Dans la vie civile, M. Bourreau est responsable du pôle innovation web chez TF1. Était, en réalité, puisqu’il a récemment été licencié pour “divergence forte avec la stratégie” de TF1. En fait, il a été convoqué par son patron, qui lui a lu intégralement son mail à Mme de Panafieu, lequel lui a été transmis par le cabinet de la ministre de la Culture. Voilà donc une République où l’administration communique aux employeurs privés les correspondances des administrés, en toute violation du droit à la protection de la correspondance et de la liberté d’opinion. Bientôt, on communiquera aussi vos bulletins de vote. Bien installés dans l’isoloir, vous pourrez saluer votre employeur par le truchement de la caméra fixée à un coin de l’isoloir, et mettre le bon bulletin dans l’urne. On n’est jamais trop prudent avec ses employés. Trêve de plaisanteries : le seul transfert de ce courriel justifierait cent fois la démission de la ministre concernée : ce n’est pas son ministère, qu’elle ne peut naturellement pas contrôler absolument, qui a commis ce grave impair, mais son propre cabinet. L’utilisation du courriel à des fins de licenciement par l’entreprise concernée rend cette démission indispensable.

Le cas de TF1 est au moins aussi grave. D’une part, l’entreprise, dans sa lettre de licenciement, reproche à son salarié d’avoir « mis [le] groupe en difficulté, [sa] position faisant apparaître le défaut d’alignement d’un responsable “web” avec la position officielle défendue par la direction. » L’avantage, c’est que cela signifie noir sur blanc que M. Bourreau a été licencié pour délit d’opinion. On ne peut qu’être reconnaissant à TF1 de mâcher ainsi le travail des prud’hommes. Un peu plus haut dans ladite lettre, on lit : « nous considérons cette prise de position comme un acte d’opposition à la stratégie du groupe TF1 [pour qui] l’adoption de ce projet de loi est un enjeu fort ». C’est amusant, un média qui considère l’adoption d’une loi comme un “enjeu fort”. On sent tout de suite que les journalistes y sont libres et objectifs, et que leur présentation des enjeux de la loi n’est pas biaisée. N’est-ce pas, Mme Ferrari ?


Dogmatisme

Jeudi 9 avril 2009

J’étais resté circonspect sur les différentes polémiques qui ont tant occupé le Landerneau parisien au sujet de Benoît XVI ces derniers temps, estimant que les torts étaient partagés, et que si la lecture des faits ou des propos du Saint-Père par la presse était souvent biaisée, ce dernier avait visiblement fait un peu trop siens les versets 5.39-40 de l’Evangile de Matthieu (Pour mémoire : “Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau”).

Cette fois, le Spiegel me semble aller un peu loin. Il a découvert un article publié par le Cardinal Ratzinger en 1998 dans une revue autrichienne d’extrême-droite dénommée Aula. Tellement d’extrême-droite d’ailleurs qu’elle aurait été reniée par Jörg Haider pour négationnisme. Soit. Précisons néanmoins : le Cardinal Ratzinger n’a jamais écrit d’article dans cette revue. Celle-ci a demandé audit cardinal l’autorisation de publier un texte qu’il avait déjà publié ailleurs, dans la beaucoup plus catholique revue Communio.

L’information du Spiegel a été reprise massivement et éhontément dans la presse française. L’Express titre “Nouvelles révélations embarrassantes pour Benoît XVI”, et propose un dernier paragraphe violemment anticlérical. Chez Rue89, on fait encore moins dans le détail : “Quand Benoît XVI écrivait dans une revue facho”. Mon lecteur attentif aura compris que certains n’ont pas honte de mentir dès le titre. Mais examinons objectivement les faits : que peut-on reprocher au futur pape ?

D’une part, on lui reproche d’avoir écrit dans cette revue notoirement fasciste. Je n’ajouterai pas grand chose à ce sujet au bon billet d’ Authueil. Deux choses, seulement. Premièrement, en 1998, il ne suffisait pas de taper “Aula” sur google pour tomber sur l’article Wikipedia concernant cette revue. Il n’était peut-être pas aussi facile qu’on l’imagine aujourd’hui  au Cardinal Ratzinger – ou à son secrétaire particulier chargé de ce type de demandes – d’en avoir connaissance. Mais pour L’Express, qui parle de “manquement à la plus élémentaire prudence”, il ne fait visibleemnt aucun doute qu’il aurait du se renseigner plus avant. Il me semble que c’est ici au périodique que la prudence fait défaut : l’Eglise n’est pas un parti politique. Elle n’a pas à s’interroger sur les voies par lesquelles le message de l’Eglise parvient à l’oreille des fidèles. Au contraire, pour l’Eglise, le message du Christ doit toucher tous les fidèles. Autrement dit, là où une publication  éveille la méfiance de l’homme politique, elle réjouit l’ecclésiastique. Il n’y avait -et il n’y a toujours – aucune raison pour qu’un cardinal refuse une publication qui peut permettre à son message de toucher plus de gens. Critiquer cette publication, c’est ainsi non seulement accorder à cette décision une importance qu’elle n’avait certainement pas quand elle a été prise, mais aussi méconnaître la nature profonde de l’Eglise.

Plus intéressant est un second argument, qui n’est soulevé qu’en filigrane par les médias. Puisque la revue était fasciste, en quoi était-elle intéressée par un article du pape ? Qu’est-ce que cet article a de subversif ? Le plus simple, ai-je pensé, est de lire cet article “Liberté et Vérité” pour s’en faire une idée. J’ai essayé l’allemand, mais j’ai choisi l’anglais. C’est aride, et je doute que les lecteurs d’Aula l’aient tous lu jusqu’au bout. Ratzinger s’y livre à une attaque en règle du Marxisme et du libéralisme, comme héritiers infidèles d’un sens de la liberté venu des Lumières, mais exalté au point absurde de se détacher de toute vérité de l’homme.

Il écrit ainsi : “An understanding of freedom which tends to regard liberation exclusively as the ever more sweeping annulment of norms and the constant extension of individual liberties to the point of complete emancipation from all order is false.” Puis, en conclusion : “If there is no truth about man, man also has no freedom. Only the truth makes us free.” Pas de quoi donner une crise cardiaque à un philospohe. Mais surtout, dans le cours de sa conclusion, on trouve cette phrase, qui prouve que les journalistes qui le critiquent ne l’ont pas lu, ou qu’ils sont de mauvaise foi, et que dans les deux cas, il ont manqué de la plus élémentaire prudence : “The pathology of religion is the most dangerous sickness of the human mind.” Dogmatique, Benoît ?


Le Figaro ultra-libéral !

Mercredi 5 décembre 2007

Je me suis longtemps demandé ce qu’ultra-libéral pouvait bien vouloir dire. Pour Olivier Besancenot, c’est le contraire de collectiviste. Pour François Hollande, c’est juste un mot qui fait peur : il n’aime pas les ultra-libéraux comme il n’aime pas les riches. Pour Philippe de Villiers, c’est Bruxelles (à prononcer avec son ton de voix inimitable). Pour moi, désormais, c’est Etienne Mougeotte, devenu directeur des rédactions du Figaro. Voici ce qu’il écrit dans le Figaro du 27 novembre :

Prendre la direction des rédactions du Figaro est une lourde responsabilité. J’en ai pleinement conscience vis-à-vis de vous, lecteurs, qui êtes notre patrimoine le plus précieux et la raison première de faire chaque jour Le Figaro.Qu’allons-nous continuer à faire ? Un journal de référence libéral, réformiste et indépendant. La liberté est au cœur du code génétique du Figaro : liberté de penser, d’agir, de travailler, d’entreprendre. La réforme est la condition de survie de notre pays. Confrontés aux ouragans de la mondialisation et de la révolution numérique, il nous faut, sans relâche, abattre les conservatismes, balayer les rigidités, réduire le périmètre de l’État à ses fonctions régaliennes.
Enfin l’indépendance : c’est le lien de confiance qui unit chacune et chacun d’entre vous au journal. Je serai le garant de l’indépendance des journalistes du Figaro dont vous appréciez le sérieux, la compétence et le talent. Je me réjouis que notre actionnaire se soit engagé à soutenir cette indépendance éditoriale et qu’il continue à donner au Figaro les moyens financiers qui garantissent son indépendance économique.Nous allons en particulier continuer à développer notre présence sur le Web avec lefigaro.fr pour faire du Figaro la première marque multimédia française. Notre objectif est clair : que Le Figaro de demain demeure votre Figaro.

Je n’ai pas su m’empêcher de mettre en évidence un passage de ce texte. Rien n’interdit au journaliste d’avoir des opinions. Rien ne lui interdit même de les exprimer. Mais faire preuve d’un tel parti-pris est contraire à la déontologie journalistique. Je suis le premier à vouloir abattre les conservatismes et balayer les rigidités. Mais ces objectifs, pour impérieux qu’ils soient, laissent une marge de manœuvre au réalisme, au pragmatisme. A l’inverse, vouloir par principe réduire le périmètre de l’Etat à ses fonctions régaliennes, c’est se priver d’une liberté de jugement indispensable. Ce qui est déjà grave chez une personne est profondément choquant de la part d’un média qui se veut “la première marque multimédia française” et revendique la “liberté de pensée” et l’héritage de Beaumarchais.

Si on voulait être un tant soit peu tatillon, on pourrait rappeler à Etienne Mougeotte que l’enseignement, la recherche, la santé, l’assurance chômage, les aides sociales, la culture, les infrastructures (routes,transports en commun, aéroports, …), pour ne citer que quelques exemples dans le désordre, ne sont pas des fonctions régaliennes de l’Etat. Dans quelle France veut-il vivre ?