Roland Garros

Jeudi 21 mai 2009

Qui dit jour férié dit naturellement article sportif. Pour une fois, c’est promis, je ne parlerai pas de vélo, mais de tennis. En bon parisien, mon lecteur s’intéresse au tennis deux semaines par an, et ne sait pas bien à quoi s’attendre pour le tournoi de la porte d’Auteuil. Tout au plus se doute-t-il que Nadal vaincra Federer en finale, que Mauresmo décevra, et qu’Arnaud Clément perdra au premier tour au terme d’un match en 5 sets qui contraindra à retarder le journal de 20h. Voici quelques indications pour ne pas paraître trop désorienté dans les dîners en villes ces deux prochaines semaines.

Au préalable, je voudrais dire quelques mots sur Roland Garros. J’ai toujours été fasciné par la courte vie de cet homme, diplômé de la promotion 1908 d’HEC,  qui donna son nom au plus important tournoi de tennis de l’hexagone sans pour autant avoir été joueur de tennis lui-même. Dès sa jeunesse, il fut champion interscolaire de cyclisme, champion interscolaire de football avec son lycée, premier prix de piano, puis rugbyman au Stade Français. A sa sortie d’HEC, il se passionne rapidement pour l’aviation, dont il est considéré dès 1911 – il n’a pas 23 ans – comme un précurseur. Enfin, en 1913, il traverse la Méditerranée à la boussole, consommant 195 des 200 litres embarqués pour la traversée. Arrive la guerre. Engagé volontaire dès 1914, il met au point le premier avion de chasse monoplace, avec lequel il abat trois avions allemands coup sur coup. Trois ans prisonnier en Allemagne, il s’évade en 1918, juste à temps pour remporter une dernière victoire contre l’aviation allemande, puis d’être abattu le 2 octobre 1918 à moins de 30 ans.

Mais revenons au tennis ! S’agissant du tournoi masculin, mon lecteur ne se trompe pas. Rafael Nadal apparaît en effet comme le favori, vaincu seulement une fois cette saison sur terre battue, par Roger Federer. Le serbe Djokovic, finaliste face à Nadal à Monte Carlo et à Rome, où il bat Federer, est le troisième grand favori. L’écossais Murray, vainqueur du relevé tournoi du Miami, mais moins à l’aise sur terre battue, le jeune argentin Del Potro, l’espagnol Verdasco comptent parmi les autres favoris. Du côté français, c’est presque le désert. Gaël Monfils, demi-finaliste l’an passé, est blessé. Jo-Wilfried Tsonga a remporté un seul match sur terre battue cette saison. On connaît les déboires de Richard Gasquet. Reste donc le seul Gilles Simon, qui fut quart de finaliste à l’Open d’Australie en janvier, et occupe la septième place mondiale, mais n’a gagné qu’un match à Roland-Garros en 4 participations.

Chez les femmes, il y a peu de chances que la victoire échappe à la Russie. Ces dernières semaines, Dinara Safina, la petite soeur de Marat Safin, finaliste l’an passé, et Svetlana Kuznetsova, finaliste en 2006, se sont affirmé comme les femmes en forme du moment. Leurs compatriotes Zvonareva et Dementieva, finaliste en 2004, compteront également parmi les favorites. Pour contrer l’armada russe, les Etats-Unis compteront sur les éternelles sœurs Williams, dont Roland-Garros n’est cependant pas le tournoi favori : Serena ne l’a emporté qu’une fois, en 2002, et Venus n’a été qu’une fois en finale, la même année contre sa soeur. Cela ne date pas d’hier. D’autres pays compteront sur les jeunes : la Bélarusse Victoria Azarenka et la Danoise Caroline Wozniacki, 19 et 18 ans, portent les espoirs de la génération montante. Enfin, les deux serbes, Jankovic et Ivanovic, la tenante du titre, toutes deux presque imbattables à Roland-Garros depuis deux ans, semblent très loin du niveau qui leur avait permis d’atteindre la première place mondiale. Côté français, pour la 11e année consécutive, Amélie Mauresmo semble la plus susceptible de s’illustrer. En effet, les plus jeunes Marion Bartoli et Alizé Cornet enchaînent les défaites depuis plusieurs semaines, quand Mauresmo s’est brillamment qualifiée pour les demi-finales du tournoi de Madrid la semaine dernière.

Chez les hommes comme chez les femmes, il me semble bien peu probable que Yannick Noah ou Mary Pierce trouvent cette année leur successeur. Les interruptions par la pluie ne seront pas non plus défaites : il faudra attendre 2012 au moins pour voir le court central couvert d’un toit pliant.

Je serai absent ces prochains jours. Bon week-end de l’Ascension !


Dopage (suite) : quelle juridiction ?

Mardi 12 mai 2009

La réflexion que je vous présente aujourd’hui résulte des très nombreux cas de dopage dont j’ai eu connaissance au cours des dernières années, et notamment de trois cas très récents, que je résume en quelques lignes.

1 – Richard Gasquet, joueur de tennis français, contrôlé positif à la cocaïne en compétition sur le Tournoi de Miami en mars 2009. Il a été suspendu par la fédération internationale de tennis à titre provisoire, c’est à dire en attendant sa comparution devant la commission compétente. Il risque 3 mois à deux ans de suspension.

2 – Tom Boonen, cycliste belge, contrôlé positif à la cocaïne en avril 2009 pour la troisième fois, chaque fois hors compétition. Il ne risque aucune suspension, puisque la cocaïne n’est pas interdite hors compétition. Mais il risque de la prison ferme en Belgique pour consommation de stupéfiants et récidive.

3 – Alessandro Valverde, cycliste espagnol, fait l’objet d’une enquête pour dopage pour des faits commis en Espagne avant 2006. A l’époque, en Espagne, aucune loi anti-dopage ne prévoyait la transmission du dossier pénal à la juridiction sportive. La fédération espagnole ne put donc connaître des pièces détenues par le parquet de Madrid, qui blanchit d’abord le coureurdes accusations de trafic. Depuis le début de cette année, il semble cependant que le comité olympique italien soit, par un moyen inconnu, entré en possession des preuves détenues par la justice espagnole. Au vu desquelles, ce lundi 11 mai, il a suspendu le coureur sur le territoire italien – sa coméptence ne s’étendant qu’aux coureurs italiens ou courant en Italie. Valverde a depuis interjeté appel de cette suspension devant le tribunal arbitral du sport (TAS) pour incompétence de juridiction et falsification de preuves. L’Union Cycliste Internationale (UCI) suspendra probablement le coureur, mais seulement si son appel est rejeté.

Quels points communs entre ces trois cas, tous révélés ces quatre derniers jours (j’aurais pu en citer des dizaines d’autres, dans tous les sports) ? L’incertitude juridique. Le développement du contentieux sportif, et notamment du contentieux du dopage, amène les instances de discipline sportives à connaître d’affaires de plus en plus complexes et nombreuses. Les relations de ces instances avec la justice judiciaire sont passablement floues, malgré les efforts en ce sens de l’Agence mondiale anti-dopage, qui faillit bien être présidée par Guy Drut, jusqu’à ce que les membres s’aperçoivent que le pays des droits de l’homme essayait de refiler la présidence de cette agence intègre et altruiste à un franc-maçon repris de justice amnistié.

Étudions donc le sujet avec méthode. Trois cas sont possibles.

Le premier est celui d’un contrôle anti-dopage réalisé par une fédération nationale sur un de ses licenciés. Ladite fédération peut prendre des sanctions contre les sportifs en vertu de son réglement – et notamment de sa propre liste de substances interdites. La décision est alors susceptible d’appel devant la juridiction administrative. Ces contrôles ont une portée moindre au plus haut niveau dans la mesure où ils supposent qu’une fédération sportive, qui tire sa renommée des performances internationales de ses meilleurs adhérents, se tire une balle dans le pied en les suspendant. Mais jusque là, rien d’étonnant, si ce n’est que le réglement en vigueur varie selon les sports et les pays.

Le second cas possible est celui d’un contrôle pratiqué par la fédération sportive internationale ou le CIO. La sanction est alors prise par l’instance disciplinaire de l’organisation visée, toujours selon ses règle propres, qui peuvent être différentes des règles nationales, mais auxquelles le sportif doit aussi se plier. Ces décisions sont susceptibles de recours devant le TAS, à Genève, qui non seulement est une juridiction ad hoc, mais de plus pratique un droit de la procédure non moins ad hoc, et, sauf consensus contraire des parties, applique en sus des règles citées précédemment le droit fédéral suisse. Le TAS ne garantiti pas pour autant à son tour un droit de recours devant une instance suisse. Imaginons un sportif français qui jouerait dans une équipe anglaise et serait contrôlé positif à l’occasion d’une compétition en Allemagne. Il serait alors privé du droit de pratiquer sa profession pour plusieurs années par une instance disciplinaire appliquant le droit helvétique, et n’aurait pas véritablement de droit de recours, à l’exception de l’incontournable Cour Européenne des Droits de l’Homme (à ma connaissance, ce n’est encore jamais arrivé). Hans Kelsen doit se retourner dans sa tombe.

Il ne serait pourtant pas inutile qu’une véritable juridiction soit amenée à connaître de certaines règles anti-dopage internationales douteuses, comme celle, applicable aux cyclistes et athlètes, qui leur demande d’être joignables à tout moment, et de signaler à l’avance tous leurs déplacements, afin que des contrôles inopinés hors-compétition comme celui qui a visé Boonen puissent être organisés. A ma connaissance, aucune juridiction n’a jamais été amenée à évaluer la restriction à la liberté d’aller et venir que cela représente, ni la proportionnalité de cette restriction à l’objectif recherché. L’application de cette règle a pourtant atteint des extrémités aberrantes. Ainsi l’an passé, le cycliste belge Kevin Van Impe fut contrôlé au crématoire, alors qu’il procédait aux formalités d’incinération de son jeune fils.

Enfin, il y a les cas comme celui de Valverde, où l’on considère un sportif accusé de dopage suite à une enquête de police sur un réseau d’approvisionnement. La justice n’a aucune obligation de coopérer avec les fédérations internationales. Sa coopération avec la fédération nationale concernée est déterminée par la législation nationale. Autant dire qu’à l’exception de quelques pays dont le nôtre depuis la loi Buffet, elle reste généralement lacunaire. S’ajoute à ces dispositions la législation pénale nationale qui, le cas échéant, peut sanctionner un sportif pour usage ou trafic de produits interdits ou réservés à la vente en pharmacie.

L’organisation d’un ordre juridique sportif international qui échappe à la justice nationale, est justifiée par l’existence d’un temps du sport, par opposition au temps de la justice. Il faut reconnaître que dans un monde sportif où la gloire est immédiate, les intéressés se soucient peu des conséquences à long terme de leurs transgressions. Marion Jones, la célèbre athlète américaine du début des années 2000, a depuis fait un séjour entre les barreaux, et s’est vu retirer records et titres. Mais qui se souvient du nom de l’heureuse gagnante ? Chacun se souvient de Floyd Landis, vainqueur déclassé du Tour de France 2006. Mais qui sait que le vainqueur fut finalement Oscar Pereiro ? Dès lors, que vaudrait une décision tardive du Conseil d’Etat, à moins de condamner le tricheur à des dommages et intérêts qu’il ne serait vraisemblablement pas en mesure de payer ?

Cette excuse de la rapidité ne saurait cependant être satisfaisante. Des sportifs professionnels dont la carrière dure 10 à 15 ans méritent que des décisions de suspension courant sur plusieurs années soient prises dans un cadre juridique mieux assuré. Les enjeux financiers désormais considérables liés par ces décisions incitent à la même prudence à l’égard de cet imbroglio. Mais si, comme d’autres, vous ne savez pas quoi faire de votre vie, je vous suggère avocat de sportifs. Il y a beaucoup d’argent en jeu, et personne n’y comprend rien.


Dopage

Samedi 9 mai 2009

Un court article pour annoncer à ceux qui ne le sauraient pas déjà que le cycliste belge Tom Boonen, récent vainqueur de Paris-Roubaix, et le joueur de tennis français Richard Gasquet, récent vainqueur… ah non ! ont tous deux été contrôlés positifs à des “substances récréatives”. Il s’agit de cocaïne pour le premier, pincé pour la deuxième fois en deux ans. Je n’en sais pas plus pour le deuxième. C’est à désespérer du sport. Un article plus détaillé à ce sujet devrait suivre dans les prochains jours.


Tour d’Italie

Vendredi 8 mai 2009

Évoquons un sujet  un peu moins grave en ce jour férié, tandis qu’une température un peu plus fraîche que prévu vous empêche de vous prélasser sur le doux sable de l’Océan Atlantique, et vous contraint à me lire à la place. A partir de demain, le Tour d’Italie, Giro pour les intimes, fête son centième anniversaire. Depuis un siècle, cette course cycliste de trois semaines, pendant italien de notre Grande Boucle, est la deuxième plus importante course par étapes au monde. Tous les quintuples vainqueurs du Tour de France (Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain) à l’exception de Lance Armstrong ont ainsi remporté également le Tour d’Italie.

C’est dire l’importance de cette course qui se distingue du Tour de France par une double spécificité. D’un part, les reliefs escarpés se trouvent partout en Italie. Cette année, partant de Venise, le Giro traversera les Dolomites, puis les Alpes dans les dix premiers jours, sans pour autant que la course soit jouée à mi-parcours. En effet, la deuxième partie de la course proposera plusieurs étapes escarpées dans les Appenins, dont la célèbre ascension du Blockhaus, et enfin, deux jours avant l’arrivée à Rome, l’ascension du Vésuve. Jamais le Tour de France, contraint de traverser le Nord, la Champagne, la Picardie, le Centre, la Normandie ou les Pays de la Loire, ne pourrait proposer un tel parcours, où les difficultés surgissent à tout moment et où la moindre inattention se paie comptant.

D’autre part, les routes italiennes se distinguent nettement des routes françaises, notamment dans la montagne, où le Plan Neige, depuis les années 1960, a assuré aux stations de ski de l’hexagone des routes d’accès de qualité, dont les lacets larges garantissent aux conducteurs une ascension paisible. En Italie, rien de cela. En montagne, le revêtement est moins bon, les routes plus étroites et plus pentues, les lacets plus serrés. Autant de conditions idéales pour une course nerveuse, palpitante, où les escaladeurs, véritables cabris au style inimitable, souvent distancés dans la plaine, font souffrir le martyre aux favoris, coureurs souvent plus complets, plus grands et plus lourds, capables d’une meilleure récupération, mais irrésistiblement cloués au sol par la force de  la gravité.

Cette année, la course est marquée par les retours. Celui de Lance Armstrong, qui aurait voulu rejoindre ses prédécesseurs dans la légende en remportant à son tour le Giro. C’est peu probable : le coureur américain, 37 ans, s’est fracturé la clavicule en mars, et n’a pu reprendre la conpétition qu’il y a quelques jours, au Nouveau-Mexique, sur l’obscur Tour du Gila, qu’il n’a pu courir que par dérogation, en tant que professionnel. Le septuple vainqueur du Tour devrait donc s’attacher à soutenir les chances de son coéquipier et ami américain Levi Leipheimer, 35 ans, qui fut 3e du Tour de France il y a deux ans, et tient là une de ses dernières chances de remporter enfin un grand tour. Aus rangs des grands leaders internationaux, on compte aussi le russe Denis Menchov, déjà deux fois vainqueur du Tour d’Espagne, 3e du dernier Tour de France et 5e du dernier Giro, et l’espagnol Carlos Sastre, le dernier vainqueur du Tour.

Ces quelques leaders internationaux, venus défier sur leur terre les italiens, se heurteront à un autre grand retour chez les transalpins, celui d’Ivan Basso. Celui qui fut le dauphin d’Armstrong sur le Tour 2005 avant de remporter le Giro 2006 revient désormais d’une suspension de deux ans pour dopage. Il s’est préparé spécifiquement pour cette course, semble en forme et apparaît, depuis la blessure d’Armstrong, comme le principal favori. Trois autres anciens vainqueurs italiens du Giro sont au départ. Gilberto Simoni, vainqueur en 2001 et 2003, systématiquement classé dans les dix premiers de la course (10e l’an passé), semble un peu diminué, à 37 ans. Damiano Cunego, vainqueur en 2004 à 22 ans seulement, n’a jamais confirmé à ce niveau, et s’est concentré avec succès sur les courses d’un jour. Mais il a encore pris la 5e place pour sa dernière participation, en 2007. Enfin, Danilo Di Luca, lui aussi grand spécialiste des courses d’un jour, court cette saison dans une équipe qui est rarement invitée sur les plus grande course. Il a donc reporté tous ses espoirs sur le Giro, qu’il avait remporté en 2007 à la surprise générale.

Ce Giro sera l’occasion d’un duel entre le plus grand sprinteur des années 2000, Alessandro Petacchi, 35 ans, vainqueur dans sa carrière de 24 étapes du Tour d’Italie, de 19 du Tour d’Espagne et de 4 du Tour de France, et son probable successeur, Mark Cavendish, 23 ans, déjà vainqueur de deux étapes du Tour d’Italie et du Tour de France l’an passé. L’Italien n’a encore jamais battu l’Anglais au sprint, depuis un peu plus de deux ans qu’ils se côtoient dans le peloton. Ce sera une des dernières occasions. Il est plus difficile de dire qui seront les escaladeurs de ce Giro, que j’évoquais plus haut. On peut penser à l’Espagnol Joaquin Rodriguez, aux Colombiens Jose Serpa et Mauricio Soler, ou à l’Italien Stefano Garzelli, lui aussi ancien vainqueur de la course. Enfin, ne comptez pas sur une victoire française, 20 ans après Laurent Fignon. Nos compatriotes seront une quinzaine au départ, et une victoire d’étape pour le sympathique et populaire Thomas Voeckler, par exemple, serait déjà un bon résultat.

Pour ceux qui m’auront lu jusqu’ici, rendez-vous dans trois semaines pour un petit bilan de cette course historique. Et que le meilleur gagne.


Boucs-émissaires modernes

Jeudi 30 avril 2009

Nous savons tous que les Jeux Olympiques modernes empruntent à leur antique cousin grec. Pourtant, ces derniers jours, le CIO, grand prêtre de la cérémonie, a plutôt choisi le cirque romain pour exemple, livrant une à une ses victimes aux bêtes féroces sous les vivats.

En quelques jours, nous avons appris que six sportifs, dont deux cyclistes, trois athlètes et une haltérophile ont été contrôlés positifs à la CERA lors des Jeux Olympiques de Pékin. Nous connaissons aussi désormais les noms de ces athlètes. Pour information, la CERA est une EPO de synthèse des laboratoires Roche, qui permet de traiter les anémies, et offre l’avantage de subsister très longtemps dans le corps, ce qui permet de raréfier la prise du traitement. En termes de dopage, elle a des effets similaires à ceux de l’EPO classique (meilleure oxygénation du sang), et offre le double avantage de pouvoir être prise plus rarement (elle est efficace pendant trois semaines), et de ne pas être détectable, du moins jusqu’à l’été dernier. Alors, qu’est-ce qui cloche ?

Premièrement, le délai. Il semble s’expliquer : le test anti-dopage en question, quoique disponible dès l’été, n’a été définitivement homologué par le CIO que tardivement. Par conséquent, des échantillons sanguins et urinaires ont été décongelés pour procéder au test, ce qui peut être pratiqué jusqu’à huit ans après l’épreuve. Autrement dit, en ces temps incertains, le palmarès olympique n’est gravé dans le marbre que huit ans après la compétition, et même plus en cas de recours. On est loin du mythe olympique. D’autant plus que l’expérience prouve que la remise  en cause par la défense des conditions de conservation des échantillons est bien souvent un motif valable d’acquitement.

Mais ce n’est pas encore le plus ennuyeux. Le plus ennuyeux, c’est bien la séquence de communication autour de ces contrôles positifs, qui relève de l’entrée des gladiateurs dans l’arène.

Dans un premier temps, le CIO, qui est prêt à décongeler des échantillons pour les tester, mais pas trop, “cible” quatre sports : natation, cyclisme, aviron, athlétisme. Il y a donc les quatre sports présumés sales, et ceux présumés propres, au nombre de 24. Naturellement, si on peut cibler des sports, on peut aussi cibler des sportifs, et contrôler – ou ne pas contrôler – qui on veut. Dans un second temps, on découvre que six échantillons (sept, pour être précis, mais deux appartiennent au même sportif) sont positifs. Dont un haltérophile qui n’a pas de chance, puisque son sport n’a pas été ciblé, et qu’il a été contrôlé quand même. La règle veut alors qu’on prévienne les sportifs concernés et qu’on procède, s’ils le demandent, à une contre-expertise sur le second échantillon – notons qu’on double là le risque que l’échantillon soit corrompu, et que le sportif concerné soit acquité faute de preuves, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois et ajoute au malaise.

Pourtant, le CIO ne fait rien de tout ça. Ou plutôt, il ne fait pas que ça. Mardi, un officiel annonce, sous couvert d’anonymat, que six sportifs ont probablement triché. Imaginez l’organisateur faisant courir des bruits sur les gladiateurs désignés pour se battre. L’ambiance monte dans le stade. Quelques heures plus tard, la presse italienne “croit savoir” que le transalpin Davide Rebellin compte parmi les suspects. La clameur monte : l’homme est le coupable idéal. Quelques jours plus tôt, à 38 ans, il a humilié les petits jeunes dans la célèbre Flèche Wallonne, au sommet du terrible mur de Huy. Bien entendu, cette simultanéité relève du hasard pur et simple. A peine le peuple avide a-t-il digéré ce premier nom qu’on lui en livre deux autres dès le lendemain, pires que le premier : l’allemand Stefan Schumacher est déjà suspendu pour de multiples affaires de dopage, sans compter les supensions auxquelles il n’a échappé que par miracle ; le bahreini Rashid Ramzi, vainqueur surprise du 1500m, est un des champions les plus controversés de l’histoire de l’athlétisme, ce qui n’est pas peu dire. Dans chaque cas, le CIO n’a rien annoncé officiellement, et laisse les comités nationaux sous pression confirmer qu’ils ont bien reçu une lettre notifiant les soupçons pesant sur leur athlète.

Ce n’est qu’une fois livrées en pâture aux lions ces coupables parfaits que trois autres noms sont parus, dans l’anonymat le plus total, bien que l’une d’elles soit une ancienne championne olympique. Je ne voudrais pas accabler ici le CIO, car tout cela n’est pas seulement de son fait : la lutte anti-dopage est devenue un spectacle à elle seule, de véritables jeux du cirque où chacun se demande : à qui le tour ? La meilleure preuve en est ce reportage passé sur une grande chaîne de télévision française sur Rebellin : sur certaines images, il est confondu avec un autre coureur, son adversaire Paolo Bettini, qui ne lui ressemble pas vraiment et n’a jamais porté le même maillot. Mais le téléspectateur veut du sang : de toute façon, il ne connaissait l’existence d’aucun des sportifs concernés avant ces derniers jours. L’important, c’est qu’il existe des images desdits sportifs vainqueurs, afin que la fonction catarthique de la lutte anti-dopage puisse prendre tout son sens. Si on peut faire pleurer son dauphin désespéré qu’on lui ait volé sa victoire devant les caméras, c’est encore mieux. Naturellement, le principe même de la catharsis implique qu’on ne fasse pas tomber les vraies idoles, et on s’en garde bien. Panem et circenses disait Juvénal. Il ne manque plus qu’une baisse des prix du pain de la TVA dans la restauration. Ah bon, c’est déjà fait ?

ps : cet article aurait du paraître hier, mais l’évolution des informations sur l’affaire m’a contraint à le réécrire. Pour les contempteurs du sport, des articles plus politiques arrivent. Les deux dernières phrases du présent article donnent un indice…


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